Interview de Jérôme Adda : L’économie du coronavirus et le système urbain

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« Les crises épidémiques ne changent pas le monde économique, elles accentuent ou infléchissent des tendances en cours »

Entretien avec Jérôme Adda, professeur d’économie à l’Université Bocconi, spécialiste en économie de la santé, économie du travail et macroéconomie par Jean Cavailhès*

Jérôme Adda est professeur d’économie à l’Université Bocconi de Milan. Il est spécialisé en économie de la santé, économie du travail et macroéconomie. Auparavant, il a été chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique à Paris (INRA), puis professeur à l’Institut universitaire européen (Florence), ainsi que professeur à l’University College de Londres. Il a été professeur agrégé invité au département d’économie de Berkeley en 2006-07. Il est ingénieur agronome, docteur en économie et statisticien.
Il a été rédacteur en chef de la Review of Economic Studies. Il a publié des articles dans des revues classées au top niveau international : American Economic Review, The Quaterly Journal of Economics, le Journal of political Economics, ainsi que dans de nombreuses autres revues d’économie ou d’autres disciplines.
Il a réalisé en 2016 une étude sur les épidémies de virus en France, montrant que la restriction des transports est une mesure efficace pour stopper la propagation des maladies infectieuses. Cela a conduit la presse grand public (Les Echos, L’express) à l’interviewer sur la crise actuelle du coronavirus.

J. Cavailhès. La crise du coronavirus va-t-elle changer le monde ?
Jérôme Adda. Les crises épidémiques comme celle que nous connaissons sont extrêmement rares. Le risque théorique est connu, comme celui de la chute d’un gros astéroïde, mais cette rareté rend l’analyse économique difficile. Les pandémies de grippe, comme la grippe asiatique de 1957 ou la grippe de Hong Kong de 1968 (sans remonter à la grippe espagnole de 1918) sont des précédents pour faire des comparaisons, mais il faut rester prudent.
Le monde a-t-il changé du tout au tout à la suite de ces deux épidémies, dont chacune a tué un million de personnes, ou davantage, dans le monde ? Peut-on dire que le monde de demain sera très différent du monde d’hier ? C’est tentant, mais l’histoire ne montre pas ça pour ces deux pandémies antérieures. En France, les « trente glorieuses » ont continué. La vie reprendra. Il y aura peut-être accélération d’évolutions qui ont déjà commencé, mais je ne pense pas qu’on se trouvera dans un monde complètement différent.
Les épidémies, en tant que telles, n’ont pas d’effets propres considérables. Elles révèlent des fractures, accentuent des tendances qui sont déjà là. Dans le cas présent, il s’agit de tendances à l’œuvre depuis une vingtaine d’années dans les pays développés.
J. C. Plus précisément, qu’est-ce qui va changer dans l’organisation du travail, tout d’abord, avant d’en venir à ses effets urbains et territoriaux ?
J. A. Certaines professions vont pratiquer beaucoup plus le télétravail, leur façon de travailler ne sera plus la même. Je prends l’exemple de mon université [Bocconi, Milan, J.C.]. L’Université a fermé début mars et tout a été mis en ligne en une semaine. Maintenant, tous les cours se font en ligne. C’était inconcevable auparavant. Beaucoup de vos lecteurs ont constaté des phénomènes comparables dans leur activité professionnelle, ainsi que dans leur vie sociale. Ce mouvement va concerner les chercheurs, évidemment, mais aussi d’autres professions lorsque la présence sur le lieu de travail n’est pas indispensable en permanence.
Il y aura une opposition entre ceux qui doivent être physiquement présents et ceux qui n’y sont pas obligés. Cette opposition n’est pas nouvelle : elle s’observait déjà avec le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC). Mais elle va s’accélérer, prendre une ampleur nouvelle car la crise montre qu’il existe des formes de travail jusqu’ici peu développées, qui peuvent devenir des pratiques plus habituelles. Les gens apprennent vite.
J. C. Pour ceux qui ne peuvent pas télétravailler ? Les cols bleus de l’industrie ? Les professions de services aux personnes, etc. ? Les victimes de la « fracture numérique » ?
J. A. Les nouvelles technologies TIC s’étaient déjà traduites par cette dichotomie. Il en résulte un monde à plusieurs vitesses. Ce processus va s’accélérer. Or, la productivité résulte de la technologie et les salaires dépendent de la productivité. Cela va accroître les inégalités dans le monde du travail. Des travaux ont déjà analysé cet accroissement des inégalités entre les travailleurs éduqués et moins éduqués dans les pays anglo-saxons (c’est moins vrai de la France). Ce mouvement va malheureusement s’accélérer après la crise épidémique.
Il y a aussi une division générationnelle, qui est connue, mais dont l’importance va croître. Les jeunes qui sont nés dans le monde digital ont un avantage par rapport aux ainés. La fracture numérique est aussi une fracture d’âge et de générations. Cette fracture va s’accroître. L’aisance avec laquelle les jeunes générations communiquent sur des réseaux sociaux le montre bien. Les jeunes apprennent plus vite encore.
J. C. Quels effets spatiaux peut-on en attendre ? Sur le système urbain ?
J. A. Il y aura des effets spatiaux. Avec le télétravail, on n’est pas obligé d’être au bureau tous les jours dans un Centre des affaires pollué (le central business district, CBD, de l’économie urbaine). Il y aura une redistribution des cartes qui amènera à passer plus de temps en dehors des grands centres urbains. Les global cities, les « villes monde », capteront moins la croissance économique. Ce sera encore plus vrai si la population (et les entrepreneurs) assimile les crises épidémiques à la densité. Le polycentrisme urbain pourra se développer, avec davantage de secondary business districts (SBD), ce qui est aussi une tendance longue, pour des raisons économiques connues.
Il y avait une tendance à la croissance de mégalopoles, Londres, Paris, Shanghai, New York, etc., vecteurs importants d’innovations, avec des travailleurs éduqués, des économies d’agglomération, etc. Par exemple, San Francisco et la Silicon Valley ont été des lieux d’innovation importants. Une bonne partie de la croissance économique de ces dernières années reposait sur les rendements croissants de réseaux internationaux de la recherche, de l’innovation, du développement, sur les intellectuels au sens large. L’économie géographique a étudié ce mouvement, également analysé en macroéconomie, en économie internationale. Cela allait à l’encontre du développement des territoires ou régions qui ne bénéficiaient pas de ces avantages de productivité. Cela a créé une fracture territoriale.
S’il y a maintenant, après la crise, une préférence pour des centres secondaires, pour des zones moins peuplées, il est difficile de dire comment ça va influencer la production des idées et l’innovation. On peut penser que le trend précédent va être freiné, mais les forces économiques qui le sous-tendent sont fortes : il peut être modéré, mais pas disparaître.
COVID-19 et confinement : équipement fermé au public © Njaka .R, (Mai 2020)
J. C. On peut attendre une inflexion de la hiérarchie des valeurs foncières ?
J. A. Oui. Le développement de subcenters va y faire augmenter les prix immobiliers. C’est ce qu’on observait déjà avant la crise, par exemple, dans des villes du Texas, du Nevada. D’un autre côté, le prix du foncier dans les mégalopoles est non soutenable : cela accentue le polycentrique urbain. Aujourd’hui, il faut être hyper-productif pour se localiser, travailler ou produire dans des global cities et avoir des salaires qui permettent de faire face au prix des logements. De nombreux travaux montrent que les entreprises qui se localisent dans des SBD cherchent des coûts fonciers et salariaux plus faibles que dans le CBD, tout en bénéficiant d’économies d’agglomération accroissant la productivité.
J. C. Beaucoup d’économistes disent que la faible croissance est due à la faiblesse des innovations. Si le télétravail fait perdre en capacité d’innovation, que les gens habitent davantage dans des subcenters moins créatifs que les grands centres urbains, faut-il craindre pour la croissance économique ?
J. A. Il y a un risque que le rythme des innovations se ralentisse, donc la croissance aussi. Mais on apprend à travailler différemment, et la crise épidémique accélère cet apprentissage (puisque les gens apprennent dans la crise) dans un monde technologique qui le permet. Le développement digital a atteint un stade qui n’existait pas il y a 5 ou 10 ans. Après la 4G, avec la 5G, etc., il y a un saut technologique qui va s’amplifier. Ce qui était impossible il y a quelques années, par manque d’infrastructures, de logiciels, de compétences humaines, devient possible, et se met en place avec un effet d’apprentissage accélérateur dans la crise.
Les choses changent profondément. Les gens commencent à se rendre compte qu’on est dans une nouvelle dimension. D’ici quelques années il ne sera plus indispensable de se voir physiquement pour travailler ensemble. Les économistes savent que le face-à-face est nécessaire pour faire circuler des idées complexes, qui ne sont pas standardisables, mais qui sont nécessaires à l’innovation. Aujourd’hui, on peut pratiquer le face-à-face à distance, comme nous le faisons pour cette interview [Jérôme Adda est à Milan, Jean Cavailhès à Dijon], même si c’est moins convivial que le contact direct.
J. C. Qu’en est-il pour les activités industrielles qui supposent d’être sur leur lieu de production (par exemple Renault ou PSA ont des usines à Wuhan) ou pour les services qui demandent un contact direct entre l’offreur et le consommateur ?
J. A. Il y a des cas, comme Renault et PSA à Wuhan, où il s’agit de servir le marché local, chinois en l’occurrence. La production se localise là où est la demande. Cela ne changera pas, sauf protectionniste chinois.
Plus largement, est-ce que l’industrie continuera à s’approvisionner à flux tendu avec des pièces venant du monde entier ? Beaucoup de gens, dans la population et parmi les dirigeants politiques, pensent que ce n’est pas désirable. Mais ce ne sont pas eux qui décident là où l’industrie localise sa production. Ce sont les entrepreneurs, qui vont là où c’est le plus profitable : c’est ainsi depuis toujours. Les entreprises ont une logique commerciale dans un monde concurrentiel. Certes, il y a un cadre réglementaire qui, peut-être, demandera d’avoir plus de stocks de précaution, qui taxera les importations pour en limiter le volume, etc., mais cela ne suffira pas pour précipiter des relocalisations.
J. C. Il ne va donc pas y avoir d’inversion du mouvement de mondialisation ?
J. A. Un renversement de tendance se produit déjà par rapport au début du millénaire. Depuis quelques années on assiste à une forme de relocalisation de certaines industries, qui n’est pas le résultat de la crise épidémique. D’abord parce que les salaires des pays émergents ont globalement augmenté, ce qui rend moins avantageux de produire en Chine. De plus les biens sont de plus en plus compliqués à produire, ils demandent une main d’œuvre qualifiée qu’on trouve en Europe ou aux Etats-Unis. C’est une tendance qui n’est peut-être pas très visible pour le grand public, mais qui sera plus visible après la crise car les gens vont être sensible à la question de là où se fait la production. La crise n’est pas responsable de relocalisations qui ont déjà commencé. Elle va les accélérer tout au plus. Cela ira de pair avec une accentuation de l’automatisation et de la robotisation de ces usines, donc avec peu de création d’emplois. Mais, au-delà des emplois dans la production industrielle directe, il y aura des créations d’emplois dans le marketing, la vente, l’organisation des procès.
J. C. Le transport des personnes sera-t-il affecté au lendemain de la crise ? Avec des conséquences sur les valeurs foncières ?
J. A. L’économie urbaine montre que le prix du foncier est inversement proportionnel à la distance. L’évolution du coût de transport va se traduire par un aplatissement des prix fonciers et immobiliers selon la distance. Mais l’épidémie n’est pas la force majeure. Une tendance lourde, depuis assez longtemps, est la perception par le public de l’importance de la pollution dans les grandes villes. Les habitants ont de plus en plus connaissance du taux ahurissant de mortalité dû à la pollution urbaine. On parle beaucoup de la mortalité d’accidents de la route, mais elle est faible par rapport à celle de la pollution de l’air urbain. Il en est de même de la mortalité du coronavirus, dans l’état actuel des modélisations. L’air pollué des grandes villes tue plus que le virus. Cela va entraîner une déconcentration urbaine. Du point de la dynamique des systèmes urbains, la pollution urbaine pèse plus que le changement climatique, avec les îlots de chaleur, la canicule en ville, etc.
C’est un angle d’attaque des politiques publiques de toutes les très grandes villes du monde développé. Elles réduisent l’espace disponible pour les voitures et favorisent les petits trajets, le vélo, la marche à pied en ville. Les transports sur plus longue distance favoriseront les transports en commun. Ces évolutions vont modifier la hiérarchie des valeurs foncières.
COVID-19 et confinement : une passerelle désertée, Gare de Massy-Palaiseau © Njaka.R, (Mai 2020)
J. C. Assiste-t-on à un pic des valeurs foncières métropolitaines ? Un regain des banlieues, du périurbain, des edge cities, subcenters ?
J. A. J’ai insisté sur le mouvement de déconcentration. Mais les très grandes villes, les métropoles, restent nécessaires à la croissance économique car les forces d’agglomération sont puissantes. Simplement, on n’aura peut-être pas besoin d’y être tous les jours, d’y vivre dans des logements très chers avec un air très pollué. Des centres urbains secondaires, un habitat suburbain ou périurbain moins dense, peuvent connaître un boom économique – donc un boom de valeurs foncières – s’ils sont connectés aux centres métropolitains pour profiter de leurs avantages en termes de productivité, d’innovation. Cela sera peut-être une autre leçon tirée de la crise épidémique, puisque le virus sévit surtout dans les villes denses, comme les gens l’observent.
J. C. Va-t-il y avoir une phobie durable du virus ?
J. A. Le SRAS en 2003 a peu changé les comportements d’après-crise dans les régions urbaines de Canton et Hong Kong, où la mortalité a été forte. Mais cela s’est traduit par des réflexes, à Hong Kong ou en Corée, au début de la crise épidémique actuelle. La distanciation, le port systématique de masques, les gestes barrières ont été immédiatement adoptés : cela allait de soi. Les gens apprennent vite et ils se souviennent. Cela explique la moindre gravité de cette crise, tout au moins jusqu’à présent, malgré la forte densité de population qui, ailleurs dans le monde, favorise la circulation du virus.
Mais l’Asie connaît une densité de population très élevée partout. Il est difficile d’y déconcentrer les villes. Il faut aller très loin des centres économiques pour trouver de l’espace peu dense. C’est plus facile sur le continent américain, Canada et Etats-Unis, qui ont de vastes espaces peu denses. Là, le mouvement est amorcé : des migrations ont lieu de San Francisco vers le Texas, le Nevada. Il y a aussi des relocalisations d’entreprises par exemple à Austin, au Texas, qui est loin de la Silicon Valley. C’est un modèle pour des pays qui disposent d’espace.
Mais l’évolution des équilibres démographiques et économiques régionaux dépend de force multiples, qu’il serait trop long d’aborder dans cet entretien. Pensons, pour ne prendre qu’un seul exemple, aux migrations de retraite des ainés dont l’espérance de vie s’accroît. Les jeunes retraités en bonne santé, de plus en plus nombreux, recherchent le soleil et des aménités du cadre de vie.

Analyse économique de crises épidémiques en France dans les années 1980

Nous reprenons ici un article publié sur le site Web de l’Université Bocconi à propos de l’article de Jérôme Adda : “Economic Activity and the Spread of Viral Diseases: Evidence from High Frequency Data”, The Quarterly Journal of Economics (2016)
L’analyse économique peut apporter une aide inattendue pour lutter contre la diffusion du nouveau coronavirus 2019-nCoV qui se propage à travers le monde. Un article de Jérôme Adda, économiste et doyen pour la recherche de l’Université Bocconi, montre que restreindre les transports est une mesure efficace pour arrêter la propagation des virus. Utilisant des épisodes de grèves SNCF en France, il a observé que, durant ces grèves, la propagation de maladies telles que la grippe, la gastro-entérite et la varicelle diminue. Toutefois, la fermeture des réseaux de transport ne s’avère économiquement rentable que dans des cas d’épidémies très graves, l’explosion actuelle du coronavirus faisant probablement partie de ces cas.
Dans « L’activité économique et la propagation des maladies virales » (The Quarterly Journal of Economics, 2016), Jérôme Adda montre le lien entre le cycle économique et la propagation des virus : « Nous constatons que les épidémies se propagent plus rapidement pendant les booms, car plus de personnes voyagent, ce qui augmente les contacts interpersonnels et la propagation des maladies ». Alors que le virus actuel peut conduire à des récessions, ses recherches montrent en revanche que la propagation des virus diminue en période de ralentissement économique.
L’auteur souligne le rôle des transports dans la diffusion des épidémies et évalue l’impact des politiques qui limitent les contacts interpersonnels. « La fermeture des écoles », dit-il, « s’avère efficace pour freiner la propagation des maladies virales, à condition que la période d’incubation soit suffisamment courte ».
Ces conclusions ont été obtenues grâce à un ensemble de données uniques « à haute fréquence » [rythme hebdomadaire, J. C.] collectées en France depuis les années 1980, portant sur l’évolution hebdomadaire de l’incidence de trois importantes maladies virales (grippe, gastro-entérite et varicelle) à travers les régions et les groupes d’âge. J. Adda utilise des quasi-expériences pour déterminer les effets des fermetures d’écoles et de réseaux de transport, observant comment les modèles de propagation changent pendant les vacances (fermeture des écoles) et les grèves des transports. De plus, « les données confirment que l’ouverture de nouvelles lignes de trains à grande vitesse accélère la propagation des virus », dit-il. Le résultat principal de l’étude est l’importance de l’effet dû aux transports, mais, ajoute-il, « l’efficacité d’une politique donnée dépend des caractéristiques spécifiques de chaque maladie ».
[Traduction J. C.]