Rattraper la saison : l’ouverture des commerces balnéaires de l’avenue de la Mer en 2020 en pleine crise sanitaire

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Les commerçants de l’avenue de la Mer, à Saint-Jean-de-Monts, ont été confrontés à un contexte exceptionnel : alors qu’ils travaillent habituellement à partir des vacances de Pâques, les dispositions de la crise sanitaire de la COVID-19 les ont empêchés d’ouvrir jusqu’au 11 mai, puis ont limité les flux de population jusqu’au 2 juin (avec fermeture des bars et restaurants sur place jusqu’à cette date), pour enfin organiser une saison estivale dans le respect des « gestes barrières ».

Cet article complète le propos d’un article paru dans le numéro de septembre-octobre 2016 de la Revue foncière. L’avenue de la Mer est une attraction majeure de la station balnéaire de Saint-Jean-de-Monts : elle concentre une multitude de commerces balnéaires, généralement ouverts en fin de matinée (vers 11 h) et jusqu’à tard dans la nuit (entre 22h et minuit pour les commerces, généralement 2 h du matin pour les bars, 4 h du matin pour la discothèque).

En 2020, les commerçants et les propriétaires des commerces n’ont jamais été confrontés à une pareille situation dans l’histoire. Le propriétaire Claude Moreau explique, le 26 mai 2020, que même durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était enfant et que le quartier de la Plage était sous la surveillance accrue des Allemands puisque la Kommandantur s’y trouvait[1], l’avenue de la Mer ne présentait pas un tel visage : fin mai 2020, plus de la moitié des commerces présentent une devanture baissée ou une vitrine vide.

La seule saison aux 20e et 21e siècles qui pourrait présenter des similitudes avec celle de 2020 serait celle de 1968. Les événements de Mai 68 ont entraîné des blocages de circulation ou des difficultés d’approvisionnement en essence mais le secteur touristique parvient à fonctionner. Si l’avant-saison est perturbée, la situation revient à la normale dès la deuxième quinzaine de juin. Malgré le retard de certains services (comme la surveillance des plages par les CRS-MNS qui, quand elle n’a pas été réalisée par des bénévoles en attendant, n’intervient qu’à partir de la première semaine de juillet), la saison 1968 se déroule correctement[2].

La course à l’été

Avant que le confinement ne se termine, la commune de Saint-Jean-de-Monts et la communauté de communes Océan-Marais de Monts sont en contact avec les différents commerçants de la station balnéaire, dont ceux qui réalisent de longues saisons. Il s’agit de les conseiller dans les démarches pour obtenir des aides et, quand l’annonce de la réouverture future est faite, pour élaborer des protocoles d’accueil du public (en complément des actions des fédérations de commerçants).

Le 11 mai 2020, les acteurs balnéaires sont néanmoins confrontés à plusieurs limites liées au déconfinement dit partiel. Il n’est possible de se déplacer que dans un rayon de 100 kilomètres autour de son domicile, sauf à rester dans son département ou à produire une dérogation. Les premiers commerçants qui ouvrent sont donc les commerçants qui habitent sur place ou à proximité. Un commerce est toutefois resté fermé jusqu’au début du mois de juin alors que ses commerçants propriétaires habitent au-dessus.

Pour ces commerçants, il s’agit désormais de lancer la saison. Certains font bonne figure : Pierre Bradesi estime qu’ « avec le confinement, nous avons près de deux mois de retard [mais] cela nous a permis de tout remettre à neuf »[3]. Ils font cependant face à un dilemme : les touristes vont-ils venir ? C’est la crainte qu’une commerçante partage lors d’une discussion informelle le 13 mai. En effet, la plage n’est pas encore ouverte au public. Sur le remblai, seulement quelques voitures sont stationnées. Une vingtaine de personnes déambulent dans l’avenue de la Mer en milieu d’après-midi. Les commerçants, qui font leur installation et saluent leurs voisins de saison, sont donc aussi nombreux que les clients.

Pour les propriétaires, l’enjeu est différent. Ceux qui ont des locataires pour la saison ont une préoccupation relative : les locations des commerces débutent au 1er avril, les loyers sont donc dus, sauf à résilier le bail. Or la majorité des commerçants ont conservé le bail : seulement deux emplacements occupés l’année précédente présentent en mai un panneau de location. Le locataire d’un restaurant de plage, au débouché de l’avenue de la Mer, est également en liquidation judiciaire, mais sa situation particulière (sur le domaine public maritime) implique un appel d’offres qu’il n’est pas possible de lancer avant le début de l’été. Par contre, les propriétaires qui n’ont pas encore leur locataire ne perçoivent rien. Des commerçants commencent, à la fin du mois de mai, à faire du démarchage dans les quartiers balnéaires de la région pour trouver un emplacement pour la saison.

La plage est rouverte le 16 mai, selon les principes dynamiques (pas de stationnement sur la plage, fermeture de la plage à partir de 21h). L’affluence est importante le dimanche 17 mai, ce qui rassure les commerçants. Face à un respect difficile de la distanciation physique, un arrêté municipal impose le masque dans l’avenue de la Mer à partir du 19 mai, pour une période qui court jusqu’au week-end de la Pentecôte (1er juin 2020).

Un espace limité pour une concentration importante de population

La limitation de l’espace nécessite des dispositions spécifiques. Pour les commerces qui doivent être parcourus par les clients, le cheminement doit s’organiser avec une entrée et une sortie différenciées. Un « grand » magasin permet ce type d’affichage, avec parfois deux portes-fenêtres disponibles, mais ils sont rares (une dizaine au maximum). Plus souvent, les magasins de l’avenue de la Mer disposent d’une devanture de 3 à 5 mètres, majoritairement sans vitrine. Le commerçant doit recevoir en toute sécurité ses clients, avec le respect des « geste barrières », mais dans un contexte de tourisme de masse.

Un agencement est donc adopté dans la plupart des magasins : généralement, il s’agit de disposer un mince îlot central avec marchandises, mitoyen avec la rue, et qui invite (parfois avec le distributeur de gel hydroalcoolique bien visible sur un des côtés pour matérialiser le sens) à parcourir la boutique autour de lui ; pour les plus petits magasins, les clients doivent cheminer le long des murs, la pose d’un îlot central n’étant pas possible, tandis que les vendeurs et vendeuses conseillent le plus tôt possible les visiteurs.

Au début du déconfinement partiel, les clients ne doivent parcourir que l’intérieur du magasin. Or les magasins de vêtements investissent habituellement une partie de la rue (piétonne à partir de 11h en été). Quelques articles sont donc disposés à l’entrée du magasin mais sans déborder sur la rue. Les premiers magasins ouverts utilisent les espaces laissés vacants par leurs voisins absents, pour ensuite se recentrer sur leur espace à mesure que les boutiques ouvrent. Après le 2 juin, les commerçants occupent totalement leur droit de place, que la police municipal essaie de faire respecter strictement. En 2015, les débordements de surfaces autorisées avaient donné lieu à d’importantes récriminations entre les commerçants, et entre les commerçants et les services municipaux (espacement nécessaire pour faire passer un camion de pompiers). À Saint-Jean-de-Monts, la distanciation physique ne s’est pas traduite pas une plus grande extension spatiale commerçante sur la rue.

Afin d’éviter les attroupements devant ses vitrines et un nettoyage continuel des surfaces en contact avec le public, un glacier fait prendre les commandes à quelques mètres, dans l’avenue. Il s’agit toutefois d’une exception, puisque tous les autres glaciers (qui n’ont pas un accès ouvert aussi facile avec l’avenue) procèdent derrière leurs produits.

Une saison organisée mais chaotique

Durant le week-end de l’Ascension (21-24 mai), les entrées de l’avenue de la Mer sont filtrées par des agents de l’Unité mobile de premiers secours 85, afin que chaque personne porte un masque. La majorité des commerces sont ouverts, en particulier si on fait exception des établissements dont l’ouverture est interdite (bar, restaurant, discothèque). L’avant-saison 2020 présente néanmoins une particularité : au milieu de la semaine suivante, une partie d’entre eux sont restés fermés (mardi 26 mai). Or, habituellement, quand la saison est lancée, les commerces balnéaires ne s’arrêtent jamais, jusqu’à la fin de la saison (fin août pour les plus précoces, fin octobre pour les plus tardifs). L’affluence balnéaire n’est donc probablement pas suffisante pour couvrir les frais d’ouverture durant les premières semaines et les commerçants se limitent donc aux week-ends (leur permettant ainsi de ne pas avoir à embaucher tout de suite du personnel saisonnier).

Le déconfinement total, décrété le 2 juin, signe le véritable début de la saison balnéaire. La situation du 6 juin 2020 s’apparente à celle du 8 avril 2016. Une majorité de commerces sont ouverts, y compris les bars et les restaurants, avec un temps de mise en place, mais pas la discothèque qui ne peut ouvrir durant la saison. Trois derniers emplacements ne trouvent toutefois pas preneurs en 2020 : l’ancien local de la poissonnerie, qui est en vente après une tentative de location, un grand magasin (né de l’extension d’une boutique quelques saisons plus tôt), annoncé précocement à la location sans succès, et un dernier magasin en coin de rue, qui ne trouvait généralement son locataire qu’au début du mois de juillet.

Paradoxalement, la fermeture de la discothèque (la dernière qui existe à Saint-Jean-de-Monts) donne lieu à quelques difficultés de sécurité. Les noctambules, fréquentant les bars de nuit qui doivent fermer à deux heures du matin, déambulent, désœuvrés, dans l’avenue de la Mer et sur la plage. Il n’y a pas la même gestion de la clientèle qu’avec une boîte de nuit.

La crise a-t-elle conduit à un renouvellement des magasins dans l’avenue de la Mer ? Des changements étaient préexistants à la crise (déménagement de la boutique La bicyclette jaune, nouveau Mister Churros). Le magasin de souvenirs Le Caméléon est transformé en bar à bières, à la suite de longs travaux qui ne permettent l’ouverture de l’établissement que durant le week-end du 14 juillet. Un renouvellement régulier intervient dans les magasins les plus éloignés de la plage mais les autres boutiques, dont les devantures sont souvent en place depuis plus de vingt ans[4], sont fidèles.

Au début du mois d’août, l’affluence balnéaire oblige la municipalité à reconduire son arrêté du 19 mai sur le port du masque, suite à une prérogative préfectorale. Plus modeste en 2020 par rapport à la saison précédente, elle influence probablement le chiffre d’affaires des établissements qui ont eu encore moins de semaines d’activité pour réussir. Selon la source Fluxvision d’Orange[5], à la date du 22 juillet, le pays de Monts a enregistré une baisse de fréquentation d’environ 20 % (185 000 personnes présentes le 22 juillet 2020 dans les trois stations balnéaires et deux communes rétro-littorales). Le Maire Véronique Launay estime (entretien du 6 août 2020) que les services municipaux ont joué leur rôle de facilitateur, pour rassurer les acteurs balnéaires et sauver la saison, et que ce rôle a été bien perçu par les commerçants. Le taux de réservation atteint les 84 % dans les campings (début août), les résidences secondaires sont nombreuses à être ouvertes et la venue moindre des Anglais a été compensée par la clientèle française. C’est sans doute à l’ouverture des magasins, lors de la saison 2021, que nous saurons qui aura passé la crise et si le visage de l’avenue de la Mer aura alors véritablement changé.

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