Annoncé en 2022 par Mme Van der Leyen, publié en 2023 et adopté en 2024, The Critical Raw Materials Act (dit CRMA) fixe le cadre stratégique et de gouvernance afin de sécuriser les approvisionnements de l’Union européenne (UE) en matières premières dites critiques et stratégiques pour l’économie européenne[1]. Cette législation constitue le dénouement d’un long processus de mise à l’agenda, commencé dès la fin des années 2000 avec The Raw Materials Initiative (2008), qui appelait les Etats membres à prendre la mesure de la vulnérabilité géopolitique de l’Europe concernant sa capacité d’approvisionnement en ressources minérales et métalliques, ainsi qu’à renforcer leurs stratégies de souveraineté en matières premières afin de réduire cette vulnérabilité industrielle[2] [3]. L’adoption du CRMA fait suite, plus récemment, à la déclaration de Versailles de 2022 adoptée par le Conseil européen, qui soulignait l’importance stratégique des matières premières critiques pour garantir l’autonomie stratégique de l’Union et la souveraineté européenne. Elle fait également suite aux conclusions de la conférence sur l’avenir de l’Europe et à la résolution du Parlement européen de novembre 2021 en faveur d’une stratégie de l’UE pour les matières premières critiques.
L’approche du CRMA s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de réindustrialisation du sous-sol européen, qui soulève toute une série d’enjeux, que nous allons aborder dans cet article : des enjeux géopolitiques et industriels, des enjeux de dépendances et d’échelles, des enjeux de gouvernance et de régulation, des enjeux de transition et d’écologisation. Nous prendrons enfin pour exemple le cas du projet français EMILI d’extraction et de transformation de lithium, lequel cristallise ces enjeux tant sur les plans démocratique, foncier qu’écologique.
Des enjeux géopolitiques et industriels
Le CRMA fixe un cadre réglementaire européen pour répondre aux agendas industriels des « transitions » énergétiques et numériques – qui requièrent toujours plus de métaux – dans un contexte de compétition géopolitique croissante depuis le début du 21e siècle, lequel met aujourd’hui sous pression la position européenne à l’échelle internationale. Ce texte marque donc une étape importante en termes d’agenda politique.
L’objectif est d’apporter de la cohérence aux cadres nationaux différenciés afin de faciliter l’intégration des chaines de valeurs à l’échelle européenne. Il vient clarifier la coordination européenne des approvisionnements en matières premières minérales et métalliques, et fixe un cap à l’horizon 2030 pour le développement des filières du sous-sol en Europe, avec des objectifs de production (10% de la consommation annuelle de l’UE doit provenir de l’extraction européenne), de transformation (40% doit être réalisé en Europe), de recyclage (25% de la consommation annuelle issue de l’économie circulaire) et d’autonomie (moins de 65% de la consommation annuelle de l’UE provenant d’un seul pays tiers).
Il s’agit de rompre avec la dépendance des filières industrielles européennes vis-à-vis de compétiteurs comme la Chine[4] à la fois, donc par la « relocalisation » de l’extraction, et par le renforcement d’une diplomatie des ressources, via le développement de partenariats internationaux et des contrats off-take diversifiés. Pour atteindre ces objectifs, le CRMA invite à assouplir les procédures administratives relatives aux projets miniers et industriels associés, en instaurant une catégorie de « projets stratégiques ». En France, la notion de projet stratégique est traduite par le statut de « projet d’intérêt national majeur », introduit par la Loi industrie verte en 2023. L’objectif est de réduire les délais d’instructions administratives et d’évaluations environnementales pour les projets bénéficiant de ce statut.
Dépendances et jeux d’échelles
Bien que le règlement vise à la diversification des approvisionnements, ceux-ci reposent encore trop largement sur des accords commerciaux avec des pays tiers, dans la lignée de l’approche européenne prévalant depuis les années 1990[5]. Si l’objectif est de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine ou de la Russie, cela ne fait que déplacer la dépendance globale, en témoignent récemment les controverses vives sur les accords du Mercosur. Sur certaines ressources comme les terres rares et certains produits comme les accumulateurs électriques, la dépendance reste à court terme particulièrement importante vis-à-vis de la Chine qui concentre encore le quasi-monopole sur ces ressources et ces productions2. Enfin, l’effet pervers du développement de nouveaux partenariats stratégiques avec des pays tiers est le risque de reproduire les logiques extractivistes voire de néocolonialisme des ressources dans ces pays, principalement du Sud.
Si la littérature est abondante sur la « malédiction des ressources »[6] pour les pays historiquement producteurs, il se multiplie plus récemment des travaux sur les conséquences néfastes des agendas de transition pour les pays producteurs. Ces travaux mettent en avant combien le boom de la demande en minerais de la transition entraine des pressions et des risques de déstabilisation économiques et politiques accrus pour les pays du Sud (voir entre autres[7] [8] [9]) . De même, la littérature est abondante pour illustrer combien le boom de l’extraction minière entraine des risques accrus sur la biodiversité et plus largement sur la préservation des capacités biophysiques de la planète (voir, entre autres[10] [11] [12]). De fait, le CRMA revient, de ce point de vue, non pas à une réduction des risques mais à leurs déplacements, autant en termes géographiques et écologiques, qu’en termes d’échelles.
Entre gouvernance limitée et régulation contrariée
Le CRMA s’accompagne toutefois d’instruments de financement et de labellisation « responsable » pour restreindre ce risque. D’abord, hors UE, il existe à l’échelle internationale plusieurs instruments de régulation, entre dispositifs de labellisation, comme le standard IRMA, mécanismes de financement, ou référentiels industriels, comme le Climate-Smart Mining. Promu depuis 2017 par la Banque mondiale et un consortium public-privé réunissant pays producteurs, consommateurs (dont plusieurs Etats européens) et majors de l’extraction, ce référentiel a pour but de promouvoir une transition des modèles productifs de l’extraction pour répondre aux enjeux de transition. Autre exemple, créée en 2023, l’Extractive Industries Transparency Initiative est une organisation, soutenue par une cinquantaine d’Etats, principalement du Sud mais aussi par plusieurs pays européens, pour renforcer la transparence et la responsabilité dans la gestion des ressources naturelles, et renforcer la gouvernance et la redevabilité publiques des entreprises du secteur. Cependant, la plupart de ces instruments internationaux, à l’image du Climate-Smart Mining, présentent la principale limite de viser à soutenir la croissance des industries extractives via un marché renouvelé par les « ressources de la transition », et ne répondent pas de facto au problème fondamental de l’extractivisme à l’échelle globale[13].
Au niveau européen, la régulation a évolué vers une écologisation du financement et de l’investissement dans le secteur de l’extraction. Ainsi, en 2020 a été créée The European Raw Materials Alliance (ERMA) chargée de réguler et distribuer des financements européens aux acteurs industriels. En 2025, la Commission européenne et la BERD ont structuré InvestEU chargé de soutenir l’investissement responsable dans les projets miniers et industriels jugés « durables ». Un devoir de vigilance éthique est également imposé aux grandes entreprises européennes et aux investisseurs via le Corporate Sustainability Due Diligence Directive (2024). L’Union européenne dispose aujourd’hui d’un cadre réglementaire relativement robuste, combinant devoir de vigilance, reporting extra-financier, obligations de transparence pour les investisseurs, et une classification des “activités durables”. Toutefois, premièrement, si ces mécanismes orientent le financement vers des projets plus responsables, leur efficacité reste limitée en dehors de la communauté européenne. Deuxièmement, le CRMA introduit des dispositions permettant de contourner partiellement les contraintes du devoir de vigilance[14]. Troisièmement, le devoir de vigilance européen est de toute façon actuellement en cours de détricotage[15], faisant primer la compétitivité sur les enjeux humains et environnementaux, alors que l’UE se trouve prise en étau entre les stratégies géopolitiques agressives de la Chine, la Russie et les Etats-Unis. Quatrièmement, au sein de l’UE, le manque de planification publique à proprement parler[16] ne répond pas au risque d’inégalités entre Etats membres dans la capacité à supporter une politique publique ambitieuse à la fois sur le plan industriel et sur le plan environnemental, laissant encore largement aux Etats membres le soin d’abonder au financement d’une telle politique minière.
Sur le plan institutionnel, le CRMA apporte des propositions concrètes en termes de gouvernance, notamment au niveau européen – ce qui était jusqu’alors quasi-inexistant. En revanche la participation de la société civile et de la sphère académique reste encore trop limitée pour une réelle appréhension du sous-sol comme un « bien commun », ce qui serait pourtant là aussi une étape clef d’une transition digne de ce nom. Alors que les critiques de la première séquence du renouveau minier post Raw Materials Initiative de 2008 portaient notamment sur le déficit démocratique et environnemental de ce cadre incitatif5, l’accélération des procédures prévues par le CRMA de 2024 risque d’accroître encore davantage cette fracture démocratique, en réduisant la capacité de concertation avec les citoyens et les collectivités locales – dont les aspirations ne peuvent pas être réduites à une seule et réductrice accusation de positions nimbytes (« not in my backyard »)[17] comme c’est encore trop souvent le cas dans les discours institutionnels et industriels pour les projets miniers.
Une écologisation relative
La principale critique de ce règlement est qu’il demeure encore trop limité sur le plan environnemental. Certes, le CRMA a ceci de nouveau qu’il vient inscrire cette logique industrielle dans un agenda climatique, porté par les objectifs de décarbonation et de préservation de l’environnement, dans la lignée du Green Deal (2021) et de l’objectif carbone Fit for 55[18]. Cependant la logique qui le sous-tend reste encore largement empreinte d’une vision techno-productiviste au détriment d’une vision plus écologique et sociale de la transition. Le CRMA est ainsi largement porté par le discours dit de « la modernisation écologique », lequel entend concilier croissance économique et enjeux climatiques, soutien à l’industrie et préservation de l’environnement. Si le CRMA vise à répondre aux impératifs de la transition, sur le plan environnemental en revanche, les effets de ce règlement sont plus discutables. Ainsi, si le texte met l’accent sur la sécurisation des approvisionnements, la question de la durabilité environnementale et sociale reste en réalité quelque peu marginale.
Le discours de la « modernisation écologique » mise sur l’innovation technologique, l’efficacité énergétique et de nouveaux modes de production, et tend aujourd’hui à faire passer la focale carbone devant l’enjeu biodiversité[19]. Derrière cette rhétorique se maintient une logique profondément productiviste : le boom de l’extraction à l’échelle globale n’est pas remis en question[11]. La crise écologique est ainsi présentée comme un problème d’optimisation et de performance technologique, plutôt que comme la manifestation de la dégradation irréversible des conditions biophysiques de la planète. En ce sens, la modernisation écologique du secteur minier ne transforme pas le modèle : elle l’ajuste pour le rendre acceptable, prolongeant l’intensification extractive au nom de la transition, et substituant à une remise en cause structurelle de l’extractivisme une promesse de « verdissement » de l’économie sans renoncer à la croissance, et ses conséquences en termes d’injustices environnementales.
Au sein de l’UE, l’objectif d’accélération des procédures d’instruction des permis miniers entre ainsi en tension avec la logique de préservation de la biodiversité, de la qualité des sols et des eaux, ce qui est dénoncé par les ONG environnementales : comment l’accélération des procédures peut-elle ne pas aller à l’encontre de la qualité des évaluations environnementales ? Le statut de projet stratégique introduit d’ailleurs un principe de réduction des contraintes d’évaluation environnementale pour les projets ainsi labellisés. Le CRMA ne répond également pas à l’accroissement des conflits fonciers que la relance de l’extraction européenne va inéluctablement entrainer, notamment dans des zones sensibles sur le plan agricole ou environnemental. Le CRMA invite à la diversification des ressources, notamment via l’économie circulaire, néanmoins le changement de modèle productif sur lequel repose en principe le développement d’une telle économie circulaire reste un point aveugle de ce règlement, dont la logique reste fortement productiviste et linéaire. Certes, le recyclage est mentionné (bien que de manière modeste), en revanche, le CRMA ne fait nulle mention d’un impératif de modération de la demande, ce qui aurait pourtant été un premier pas vers une réelle circularité et une réduction de la dépendance globale, comme le réclament des organisations de la société civile à l’image d’ATTAC ou encore Négawatt. Et plus précisément, si le CRMA appelle au développement de l’économie circulaire, c’est moins pour réduire la consommation métallique que pour réduire la pression sur les approvisionnements en optimisant le bouclage des flux. L’enjeu de la sobriété est ainsi le parent pauvre du CRMA2. Ne pas inviter à la modération de la demande révèle précisément qu’il s’agit moins de répondre à l’enjeu environnemental (écologisation) qu’à l’enjeu économique (réindustrialisation).
EMILI : un projet emblématique des limites et dépendances du CRMA
Cette vision encore trop technosolutionniste et productiviste de la transition se reflète dans les projets bénéficiant du statut « stratégique », comme le projet EMILI, en France, qui a connu une médiatisation importante ces derniers mois. Le cas EMILI cristallise en effet les limites et dépendances du CRMA. Annoncé en 2022 par le groupe IMERYS, il s’agit d’exploiter un gisement de lithium à Échassières, dans l’Allier, sur un site où existe déjà une carrière de kaolin.
Photographie aérienne de la carrière actuelle de Beauvoir, à Echassières

Source : Wikipédia ; Auteur : Tomtoom03 ; Date de la prise de vue : 2022 ; Licence : CC BY-NC-SA
Ce gisement est estimé être potentiellement l’un des plus importants d’Europe. La mine serait souterraine, accompagnée d’une usine de transformation et d’un site dédié au stockage des résidus. L’ambition économique est forte : créer une filière française du lithium permettant d’alimenter l’industrie européenne des batteries électriques, principalement pour l’automobile, tout en dynamisant l’emploi dans une région rurale. Le projet a reçu un soutien institutionnel et gouvernemental particulièrement fort, et bénéficie depuis juillet 2024 du fameux statut de « projet d’intérêt national majeur ». La communication gouvernementale et d’IMERYS fait du projet EMILI un exemple de transition écologique et industrielle. Il soulève pourtant des interrogations, à ce jour encore non résolues, en matière d’usage des terres et de préservation de l’environnement – bien que les autorisations préfectorales pour les expérimentations pilotes viennent d’être accordées à IMERYS à l’automne 2025.
Un hiatus démocratique
Le projet EMILI est emblématique des limites de la logique d’accélération des procédures administratives permise par le CRMA pour les « projets stratégiques ». Cette tension était d’ailleurs palpable lors de la consultation publique de 2024 portée par la Commission nationale de débat public. Nombre d’acteurs locaux y exprimèrent le sentiment que ce projet, conçu comme nécessaire à l’échelle européenne et nationale, s’imposait à eux indépendamment de leur adhésion[20]. Ce sentiment était renforcé par les prises de parole gouvernementales, en particulier celle du ministre de l’économie d’alors, Bruno Lemaire, légitimant le projet avant même la tenue de la consultation. Le statut de projet d’intérêt national majeur renforce ce hiatus démocratique : il place l’intérêt industriel national au-dessus des préoccupations locales. Cela interroge sur la place de la participation citoyenne et des pouvoirs locaux au processus décisionnel. La mise en œuvre d’EMILI soulève ainsi une interrogation fondamentale : qui décide de l’usage du foncier quand celui-ci devient un élément stratégique ? La réponse n’est en réalité ni du côté des habitants du territoire concerné ni de leurs élus, mais bien du côté de l’Etat et des arènes nationales de décision. La question se déplace ainsi du terrain strictement économique du développement local, à l’enjeu démocratique de la décision et des usages à plus long terme de la terre et de ses ressources.
Tension foncière sur la transition
Le site d’IMERYS à Echassières occupe actuellement 187 hectares, classés ICPE[21]. La future zone consacrée au lithium est située dans le périmètre du « Permis de Beauvoir »[22]. Les installations des plateformes pilotes d’EMILI devraient prochainement consommer entre 6 et 7 hectares supplémentaires. A terme, le site minier doit atteindre 16 hectares d’enclave en surface, la station de chargement à proximité devrait occuper 15 hectares, et l’usine de conversion près de Montluçon devraient englober une superficie de 43 hectares. Il est également prévu le défrichement d’environ 40 hectares de forêt au sud de la propriété d’IMERYS pour l’implantation de l’ensemble des infrastructures de surface et les compensations associées (environ 120 hectares, au total)[23]. Bref, un tel projet industriel vient nécessairement transformer les équilibres existants des usages du foncier. Or ce projet s’inscrit dans un territoire rural, à dominante agricole et forestière, et recoupe un enjeu environnemental en traversant une zone Natura 2000 (la forêt des Colettes). Cela soulève des oppositions liées à la perte potentielle de terres agricoles, à la modification du paysage et de la biodiversité, en particulier avec le risque de dégradation tant de la forêt que de la ressource en eau, pour un territoire agricole déjà marqué par des périodes de stress hydrique. Les inquiétudes des opposants au projet se portent également sur les risques liés au stockage des résidus miniers, et des pollutions possibles des sols et des aquifères.
Vue satellite de la carrière actuelle de Beauvoir, à Echassières

Source : Google Maps, 2026.
Ces aménagements vont modifier l’organisation et la répartition de l’espace : par la construction des installations industrielles, par les futures infrastructures de transport, mais aussi par les potentielles conséquences géo-écologiques de l’exploitation minière. Ce qui soulève évidemment un enjeu environnemental à plus long terme, mais aussi de cohabitation avec les riverains, et les potentielles dévalorisations du foncier avoisinant ces nouvelles infrastructures industrielles. Enfin, toute mine ferme un jour. La restauration des sols apparaît aussi comme un enjeu majeur – prévu par IMERYS à travers un plan de réaménagement du site post-exploitation. Quoiqu’il en soit l’après-mine entrainera forcément des tensions pour les futurs usages du foncier, au-delà des 25 années d’exploitation planifiées, en raison des nombreux risques géo-écologiques inhérents à toute post-exploitation minière. C’est précisément à cette intersection industrie-environnement, passé-futur qu’émerge le conflit d’usage foncier pour les mines.
Ce conflit d’usage cristallise donc à la fois des enjeux environnementaux, des enjeux démocratiques, mais aussi un enjeu en termes de vision du modèle productif de la transition. La terre étant à la fois ressource, support d’identité, écosystème, patrimoine productif et espace vécu : la qualité du foncier est cruciale. On a ainsi d’un côté une vision productiviste, encouragée par le CRMA et relayée par l’État français, qui valorise l’exploitation minière comme levier d’autonomie stratégique et de création de valeur industrielle, dans une logique de court et de moyen terme. De l’autre, une vision écologique et sociale, portée par une logique de long terme, qui considère le territoire comme un espace fragile, porteur de biodiversité, de continuités paysagères et de fonctions agricole et forestière, dont l’intégrité ne saurait être subordonnée à un impératif extractif court-termiste.
L’eau en question
Le projet EMILI est emblématique de la tension entre enjeux industriels et enjeux environnementaux. A Echassières, IMERYS promet une mine responsable et vertueuse sur le plan environnemental. Cependant, bien que le feu vert ait été accordé à l’automne 2025 pour démarrer les pilotes d’exploitation, l’Autorité environnementale (de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable, sollicitée par la préfecture de l’Allier) avait au préalable estimé que le projet n’était pas suffisamment étayé sur son impact environnemental, qu’il s’agisse de l’impact sur les aquifères, la gestion des résidus miniers ou sur la question des impacts sanitaires. Tant que le projet n’a pas démarré, et compte tenu des comparaisons internationales disponibles, les annonces de maîtrise environnementale du projet ne peuvent être considérées autrement que comme des promesses. Car le lithium étant dispersé dans les roches, une grande quantité d’eau, d’énergie et de produits seront nécessaires pour son extraction et son traitement, générant de facto des risques et une importante masse de déchets.
Au cœur de ces craintes se trouve le motif de l’eau. Car toute mine consomme – et pollue – beaucoup d’eau. La consommation annuelle pour EMILI pourrait avoisiner le million de m3 par an pour les usages des différents procédés d’exploitation, en particulier pour la transformation du mica en hydroxyde de lithium : il faut laver le minerai, le traiter (flottation, lixiviation), refroidir les machines, faire retomber les poussières. Or ces volumes seront prélevés dans une zone où les ressources en eau sont déjà sous tension, en particulier en période estivale. En profondeur, l’exploitation du sous-sol interagit nécessairement avec les nappes phréatiques et les continuités hydrologiques : cela va avoir un impact sur la recharge naturelle des nappes, des captages agricoles, le débit voire l’assèchement des sources de surface et des petits cours d’eau, lesquels sont sensibles aux variations de niveau. Toute activité souterraine présente des risques pour l’eau, dont toute dégradation entraine par ricochet une dégradation de la qualité des sols arables et de la biodiversité en surface. Certes IMERYS promet sa maîtrise d’un recyclage de l’eau en cycle fermé – mais là encore, l’expérience invite à la prudence. Il n’existe pas de système circulaire parfait, encore moins lorsque cela touche à l’eau.
D’un côté, le CRMA peut être vu comme un retour au premier plan d’un agenda de politique industrielle et de souveraineté à l’échelle européenne ; de l’autre, ce retour s’inscrit dans une conception très libérale et productiviste de l’économie, délestée d’une réelle ambition planificatrice, laissant le développement économique de la transition au bénéfice de groupes privés[24]. Or, nulle exploitation des ressources naturelles ne pouvant se faire sans impacts environnementaux et sociaux ; nulle transition ne devrait se faire sans un régime de régulation publique renforcé, qu’il s’agisse des marchés des métaux, de la planification de la sobriété ou d’un contrôle démocratique accru des projets industriels de cette ampleur. La relation entre territoire, environnement et industrie ne saurait être réduite à la promesse de bénéfices économiques et d’emplois (par ailleurs hypothétiques et éphémères au regard du temps long) : elle doit être repensée pour que la transition écologique ne soit pas autre chose qu’un mirage.
[1] Haumont F. (2025) Le Règlement (UE) 2024/1252 établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques. Aménagement Environnement. Urbanisme et droit foncier, 3, pp.177-194
[2] Hache, E., D’Herbemont, V. et Malbec, L.-M. (2023). Criticité et géopolitique des matières premières requises par les technologies bas-carbone. Annales des Mines – Responsabilité & environnement, 111(3), 69-73.
[3] Cozigou G. (2020). La stratégie européenne dans le domaine des matières premières. Annales des Mines – Responsabilité & environnement, 99(3), 89-92.
[4] Mignon V., Grekou C. et Hache E. (2024). Batteries lithium-ion : l’Europe peut-elle s’extraire de la dépendance chinoise ? The Conversation. Publié le 9 septembre 2024
[5] Chailleux S., Le Berre S., et Gunzburger Y. (dir.) (2022). Ressources minérales et transitions: trajectoires politiques du sous-sol français au 21ème siècle. Bruxelles: Peter Lang
[6] Galeano, E. H. (1981). Les veines ouvertes de l’Amérique Latine : Une contre-histoire. Plon.
[7] de Souza R.G., Domingues A.M., Mancini S.D., (2026). Supply of critical raw materials for lithium-ion batteries: Social and environmental risks in Brazil, The Extractive Industries and Society, Volume 25, 101810,
[8] D’Orazio P. (2025). Minerais critiques : une instabilité qui fragilise les pays émergents et en développement. The Conversation. Publié le 24 novembre 2025.
[9] Boafo J., Obodai J., Stemn E., Nti Nkrumah P., (2024) The race for critical minerals in Africa: A blessing or another resource curse?, Resources Policy, Volume 93, 105046,
[10] Le Goff T. (2024). « Comment faire face à la crise de l’énergie de l’IA ? » The Conversation. Publié le 28 novembre 2024.
[11] Jerez B., Garcés I., et Torres R. (2021). « Lithium extractivism and water injustices in the Salar de Atacama, Chile: The colonial shadow of green electromobility ». Political Geography. 87: 102382.
[12] Sonter L. J., Dade M. C., Watson J. E. M., et Valenta R. K. (2020). « Renewable Energy Production Will Exacerbate Mining Threats to Biodiversity ». Nature Communications, 11(1): 4174.
[13] Buu-Sao D., Chailleux S., Le Berre S. (2024) Ecological crisis and green capitalism: toward a climatization of extractive industries? Review of Agricultural, Food and Environmental Studies, The Politics of Decarbonisation, 105 (1), pp.17-43.
[14] Johnson C. A., Khosravani J., (2024) Greening the global battery chain? Critical reflections on the EU’s 2023 battery regulations, The Extractive Industries and Society, Volume 18, 101467,
[15] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/11/13/devoir-de-vigilance-le-parlement-europeen-sabre-la-directive_6653337_3234.html
[16] Stokking, E. – Pour The Shift Project (2023). La France ne pourra atteindre ses objectifs climatiques qu’avec une planification ambitieuse et concertée. Annales des Mines – Responsabilité & environnement, 111(3), 24-28.
[17] Wolsink, M. (2006). Invalid theory impedes our understanding: a critique on the persistence of the language of NIMBY. Transactions of the Institute of British Geographers 31(1): 85-91.
[18] Drezet-Humez, V. (2023). Comment l’Europe s’organise-t-elle pour assurer la convergence des efforts en faveur des transitions verte et numérique ? Annales des Mines – Responsabilité & environnement, 110(2), 26-29.
[19] Granjou C., Banos V., Le Berre S., Sergent A. (2024) Greening, climatizing, and decarbonizing: an inquiry into the transformation of productive sectors and activities. Review of Agricultural, Food and Environmental Studies, 105, pp.1-16.
[20] Bastien Bonnefous, « Le projet de mine de lithium dans l’Allier suscite de nombreux doutes sur les choix de l’Etat », Le Monde, 1er octobre 2024.
[21] https://emili.imerys.com/sites/default/files/2025-06/EML-DFS-C0400-SG-REP-001_02_EMILI_SIA_TDR_VF.pdf
[22] Un Permis exclusif de recherche de mine (PERm) désigne un titre minier qui attribue à son détenteur l’exclusivité du droit de prospecter les substances que celui-ci a déclaré rechercher dans la zone du permis d’exploration.
[23] Ibid.
[24] Certains observateurs ont critiqué le CRMA sur son aspect « open bar » des lobbys industriels de l’armement, de l’automobile et de l’énergie, à l’image de l’Observatoire des multinationales : https://multinationales.org/fr/enquetes/du-sang-sur-le-pacte-vert/
Sylvain Le Berre est Chargé de recherche en science politique au laboratoire ETTIS (INRAE)
