Alors que des élections municipales approchent, une tribune publiée en décembre 2025 dans Les Echos[1] et dont les trois premiers signataires sont Emmanuelle Cosse, présidente de l’Union sociale pour l’habitat (USH), François Gemenne, l’une des principales voix médiatiques du GIEC dans le monde francophone et Laure-Anne Geoffroy, présidente de l’Union des architectes, appelle les élus à rejoindre le camp du Yimby. Dans un contexte de crise du logement, face à des mises en chantier historiquement basses, il s’agit selon eux de lever les obstacles auxquels se heurtent les projets de construction. Les contraintes réglementaires et les mobilisations de riverains motivées par la protection du cadre de vie, de type Nimby, sont particulièrement visées. Dans cet article, Eric Charmes analyse les enjeux du mouvement Yimby aux Etats-Unis et s’interroge sur la pertinence de son importation en France. Il rappelle notamment que, contrairement à ce qui est affirmé par beaucoup de promoteurs du Yimby, l’augmentation de l’offre ne suffit pas à rendre le logement plus abordable dans les grandes villes.
Aux Etats-Unis, une immense part des espaces urbains est zonée avec des limites de densité très basses, ce à quoi s’ajoutent l’impossibilité de diviser les parcelles et l’interdiction d’ajouter un logement, même à l’intérieur d’une maison déjà bâtie (ce que l’on appelle le zonage unifamilial). De surcroît, lorsque la réglementation autorise une construction, il est fréquent que les riverains se mobilisent pour empêcher sa réalisation. Ces restrictions et ces résistances sont depuis longtemps connues sous le nom de syndrome Nimby (not in my backyard) et sont l’un des leviers de l’exclusion des ménages modestes par les plus favorisés.
La très forte crise du logement que connaissent certaines métropoles des Etats-Unis, notamment en Californie, pousse à une mise en question de ce Nimbyisme. Diverses études soutiennent que les prix très élevés s’expliquent pour une part significative par les obstacles dressés devant la construction[2]. A partir de cette idée que plus d’offre est nécessaire pour rendre le logement abordable, le mouvement Yimby (yes in my backyard) s’est constitué en opposition au Nimby, avec notamment la volonté de débloquer la transformation des quartiers pavillonnaires.
Aux origines françaises : le Bimby
Le mouvement Yimby est né il y a une dizaine d’années et a depuis lors acquis un poids politique important dans l’ensemble des Etats-Unis, particulièrement dans les grandes villes. En France, il n’avait jusqu’ici pas beaucoup attiré l’attention, même si, dès 2017, Le Monde publiait un article sous le titre « Yimby contre Nimby : la nouvelle ligne de fracture californienne ».
En réalité, avant même que les premiers mouvements Yimby s’organisent, au début des années 2010, plusieurs chercheurs et professionnels, dont l’auteur de ces lignes, s’interrogeaient sur un modèle de transformation des quartiers pavillonnaires basé essentiellement sur le relâchement des contraintes réglementaires[3]. Un acronyme avait particulièrement suscité l’attention : Bimby, pour « Build in my backyard ».
Le débat s’était intensifié avec la suppression des COS (coefficient d’occupation des sols) à l’occasion du vote de la loi ALUR en 2014. Non seulement il n’a plus été possible de recourir à cet outil dans le cadre des nouveaux PLU, mais les COS existants ont été privés d’effet juridique. Dans le cas, fréquent dans les quartiers pavillonnaires, où les COS étaient les principaux outils de régulation, cela a entrainé une poussée de constructions qui a rapidement suscité de vives réserves parmi les élus[4]. Ceux-ci se sont en effet souvent heurtés à des protestations de riverains mécontents de voir leur environnement évoluer de façon mal maitrisée (avec par exemple des petits collectifs en cœur d’ilots pavillonnaires). Ils se sont également inquiétés d’une augmentation des charges pour leur collectivité sans recette correspondante. En effet, le seul relâchement des contraintes réglementaires ne permet pas le financement des équipements, infrastructures et réseaux rendus nécessaires. Le modèle BIMBY, à l’époque, c’était « bénéfices privés » (pour les propriétaires qui faisaient construire dans leur jardin) et « coûts publics ».
Face à ce constat, diverses réflexions ont été menées. Du côté de la sphère privée, plusieurs acteurs ont étoffé et affiné leur offre pour accompagner la densification incrémentale des quartiers pavillonnaires[5]. Du côté de la sphère publique, diverses recherches, études et expérimentations ont été menées sous l’impulsion des CAUE[6], du PUCA[7], de l’Atelier des territoires[8] ou encore de l’Institut Paris Région[9].
Toute cette effervescence n’a pas conduit à une transformation significative des quartiers pavillonnaires. Le potentiel est pourtant énorme : le ministère du Logement estime à 190 000 le nombre de maisons qui pourraient être construites chaque année dans les quartiers pavillonnaires existants[10]. On peut bien sûr discuter le besoin en nombre de logements, on peut aussi considérer que les jardins privés ont une valeur écologique qu’il s’agit d’entretenir, plutôt que de les considérer comme de simples réserves foncières[11]. Il n’empêche, pour produire du logement sans étalement urbain, la densification des quartiers pavillonnaires est un enjeu central.
Schématiquement, deux grandes options existent actuellement. La première, que certains urbanistes, dont l’auteur de ces lignes, défendent depuis longtemps, consiste à se doter des moyens de réaliser des projets d’ensemble. Il s’agit par exemple d’identifier un axe structurant dans un quartier et d’y flécher la densification pour y produire une rue commerçante ou ce que les Nord-Américains appellent une main street[12]. Les réflexions en cours autour des « Secteurs de renouvellement pavillonnaire » (SRP) pourraient aider à la mise en place de ce genre de projet[13]. Mais on en encore loin du compte.
La seconde, potentiellement complémentaire de la première, consiste à persister dans la voie ouverte avec le Bimby pour privilégier la transformation par l’addition d’initiatives individuelles et le relâchement des contraintes réglementaires. La tribune publiée dans les Echos qui a suscité la rédaction de cet article s’inscrit dans cette perspective. Selon ce texte, le Nimby est le principal obstacle auquel se heurte la densification dans les quartiers pavillonnaires. La situation est volontairement dramatisée : « A l’aube des élections municipales, chaque élu, chaque militant, chaque citoyen doit se poser une simple question : dans quel camp suis-je en matière d’urbanisme ? Celui du oui ou celui du non ? Ce manichéisme n’est pas une exagération. Il n’y a pas de voie médiane, pas d’en même temps, de nuance. Soit vous freinez la production de logements et devez assumer d’aggraver la crise du logement, soit vous décidez d’augmenter le stock de logements » [en rejoignant le camp du Yimby].
Difficile de dire si cette tribune annonce le lancement d’un mouvement Yimby en France, mais vu l’importance du mouvement aux Etats-Unis, il vaut la peine qu’on s’arrête sur les enjeux et la pertinence de son importation en France[14].
Le logement contre les potagers
Si la version papier de la tribune est intitulée « Le camp du oui », la version en ligne apparaît sous le titre suivant : « Oui, mais pas chez nous ! Sous couvert de vertu environnementale, le camp du non aggrave la crise du logement ». Et sur LinkedIn, plusieurs signataires ont directement mis en cause les villes gouvernées par des coalitions dont les Verts sont partie prenante.
La chose n’est guère surprenante. L’écologie est étroitement entremêlée aux résistances contre les projets de construction. Une grande partie de la force des mouvements dits Nimby se trouve là. L’écologie est souvent pour eux un moyen commode de draper leurs intérêts particuliers dans l’intérêt général : si leur influence politique ne suffit pas à préserver leur cadre de vie, ils peuvent arguer de la nécessité de protéger la nature en ville. S’ajoute une sympathie spontanée pour le petit propriétaire face aux appétits des promoteurs. C’est là une vieille affaire que Jacques Dutronc a participé à inscrire dans l’inconscient collectif avec ce refrain : « De grâce, de grâce, monsieur le promoteur / De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs ».
La chanson, Le petit jardin, remonte à 1972. Depuis, l’écologie a gagné du poids dans les débats publics et dans les politiques publiques. Et la planification urbaine s’est progressivement trouvée prise dans une tension. D’un côté, la lutte contre l’étalement urbain, dont l’objectif ZAN est l’incarnation la plus récente, pousse à la densification ; d’un autre côté, les politiques de renaturation des villes invitent à préserver les espaces végétalisés[15].
S’ajoute à cela le fait que si, entre les années 1990 et 2010, l’idée dominait dans les milieux écologistes, que plus une ville est dense plus elle est vertueuse sur le plan écologique. Ce n’est plus aussi nettement le cas aujourd’hui. Le renouveau des mouvements néo-ruraux, critiques de la société de consommation et de la métropolisation, est passé par là[16]. Enfin, les impacts environnementaux de la construction neuve sont de plus en plus fréquemment mis en cause. Récemment, l’ADEME a produit 4 scénarios sur la manière dont la France peut faire face à ses engagements climatiques d’ici 2050. Dans deux de ces scénarios, la construction de logements neufs reste sous la barre des 100 000 logements par an. Il est même envisagé dans le scénario « génération frugale » que ce rythme se rapproche de zéro après 2040[17].
Ce poids des considérations écologiques se retrouve dans la naissance du mouvement Yimby. La presse s’accorde à situer l’acte de naissance du mouvement à West Berkeley, à proximité de San Francisco.
Là où tout a commencé[18]
Lors des auditions organisées par le conseil de la ville pour évaluer un projet immobilier, une riveraine s’est présentée pour exposer son point de vue. Elle a brandi une courgette pour expliquer que la construction ferait de l’ombre à son potager et que, sans soleil, les légumes ont du mal à pousser. La vidéo est devenue virale, beaucoup se demandant, faussement ingénus, s’il fallait vraiment renoncer à se loger correctement pour des courgettes.
La courgette de la discorde[19]
La puissance rhétorique de la question fut d’autant plus forte que le projet était modeste (il s’agissait de remplacer une maison d’une centaine de m² par deux maisons d’un étage[20]) et que la crise du logement contraignait certains salariés à dormir dans leur voiture, faute de logements abordables[21]. La région de San Francisco abrite en effet une grande part des entreprises dites de la tech, et l’afflux de professionnels extrêmement bien rémunérés avait fait monter la demande et les prix.
Un mouvement transpartisan ?
Le mouvement a pris corps médiatiquement en mettant en cause un symbole de l’engagement écologique : le potager. Et il l’a fait dans un bastion démocrate : à Berkeley, en 2020, Joe Biden a obtenu 94 % des suffrages contre 4 % à Donal Trump[22]. D’une manière générale, beaucoup des villes où la crise du logement est la plus sévère sont gérées par des démocrates et les Yimbies mettent souvent en cause les politiques environnementales. A l’inverse, les territoires où l’application des idées Yimby est réputée avoir fait baisser les prix sont plutôt républicains. Le mouvement a enregistré un de ses plus importants succès dans le Montana, état dont le gouverneur est un soutien de Donald Trump[23].
Au-delà de ces éléments de contexte, le cœur idéologique du mouvement penche à droite. Dans la littérature académique, le mouvement Yimby est généralement classé du côté du néolibéralisme[24]. De fait, les politiques de l’offre qu’il défend sont plutôt favorables aux opérateurs privés du marché. Et le mouvement vise en premier lieu le relâchement des contraintes réglementaires.
Cela étant, le néolibéralisme, depuis longtemps, ne séduit pas qu’à droite. Par ailleurs, le mouvement agrège un vaste corpus de revendications et d’idées[25]. Une de ses stratégies, que l’on retrouve dans la tribune publiée par Les Echos, est de constituer des alliances transpartisanes. Pour cela, le mouvement se concentre sur des mobilisations locales plutôt que nationales (ce qui permet d’éviter une politisation clivante des débats) avec un objectif simple et en apparence consensuel : produire plus de logements pour loger plus de gens.
Cet objectif peut se comprendre comme produire plus de logements abordables, ce qui parle aux mouvements libéraux (au sens étasunien du terme). Mieux, certains courants yimbyistes défendent des formes de soutien à la demande. Cela a progressivement valu au mouvement des sympathies chez des élus démocrates, jusqu’à ce que Kamala Harris prenne publiquement parti en faveur du Yimbyisme lors de sa campagne présidentielle en 2024[26].
Une illustration de la capacité du mouvement Yimby à couvrir une large part du spectre politique est le ralliement de Zohran Mamdani lors de sa campagne électorale victorieuse de 2025 pour la mairie de New York. Celui-ci est en effet considéré comme très à gauche aux Etats-Unis (il est membre du courant socialiste au sein du parti démocrate).
Cela étant, le ralliement de Zohran Mamdani n’est pas venu sans condition. De fait, pour des raisons qui seront précisées un peu plus loin, beaucoup d’électeurs de gauche s’opposent au Yimby parce qu’ils craignent que, sans contrôle, la libéralisation du marché immobilier fasse monter les prix. Ils ont été rassurés par le fait que Zohran Mamdani a pris des positions fortes en faveur du contrôle des loyers[27] (disposition qui concerne actuellement environ 22 000 logements de New York contre près d’un million dans les années 1970[28]).
Dans la vision du monde binaire défendue par certains Yimbies, et reprise dans la tribune publiée par Les Echos, cela lui avait valu d’être rangé dans le camp des Nimbies, un « Nimby de gauche » certes (« left Nimby »), mais un Nimby quand même. En effet, le contrôle des loyers est communément considéré par les économistes orthodoxes comme une mesure malthusienne, qui contraint le marché et réduit les investissements dans l’immobilier[29].
On reviendra sur ce point, mais restons-en à ce que cela dit du positionnement politique du mouvement Yimby. La notion de Nimby de gauche[30] et la réduction du contrôle des loyers au Nimbyisme illustrent les limites des revendications au transpartisanisme du mouvement Yimby. La notion de Nimby a été popularisée aux Etats-Unis par les études urbaines critiques, pour critiquer l’entre-soi et l’égoïsme des habitants des suburbs. L’auteur de référence est Mike Davis avec City of Quartz, pamphlet sur Los Angeles publié en 1990[31]. Dans la définition qu’il donne à la notion, être de gauche, et surtout de gauche radicale, c’est s’opposer aux Nimbies.
Mais comme beaucoup de notions critiques, lorsqu’elles se diffusent dans la société, celles-ci voient leur sens évoluer. La littérature universitaire a souligné depuis longtemps comment le syndrome Nimby a été utilisé pour disqualifier toutes les luttes locales, y compris les luttes environnementales, en les renvoyant à une forme d’égoïsme. Le mouvement Yimby n’a fait qu’amplifier cette réappropriation de la critique des Nimbies par les opérateurs du marché immobilier[32]. Dans cette perspective, le Nimby est devenu une notion attrape-tout qui permet avant tout de disqualifier tout ce qui s’oppose à la construction, quelle qu’en soit la motivation.
Plus d’offre ne fait généralement pas baisser les prix
Au-delà des affiliations partisanes, le cœur du débat est de savoir si l’offre fait baisser les prix. Les signataires de la tribune des Echos n’ont pas de doute sur ce point, parlant même de « logique implacable ». Cette conviction est assez largement partagée au sein du mouvement Yimby, considérée même comme une évidence. Dans l’article consacré par Wikipédia au mouvement Yimby, une section entière est dédiée à l’explication des mécanismes par lesquels l’offre fait baisser les prix[33]. Le propos reprend la courbe bien connue de la variation des relations entre prix et offre selon la demande.
On le sait, l’économie orthodoxe repose sur un ensemble d’hypothèses assez restrictives qui font que la réalité a souvent tendance à s’éloigner de la théorie. Pour ce qui est de l’immobilier, on peut se demander si la théorie ne construit pas une réalité parallèle. D’abord, il y a offre et offre : même dans une ville où la construction est dynamique, les transactions concernent en large majorité des logements anciens, déjà bâtis. Et plus un quartier est attractif, à proximité d’un grand centre urbain, plus la part de l’ancien est importante. Dans ce cas, les prix sont fixés par la demande. Ils sont d’abord déterminés par l’attractivité du quartier et de la ville et par des facteurs non-locaux (comme les taux de crédits immobilier, la conjoncture économique, les politiques de soutien à l’achat ou à l’investissement, etc.).
Certes, le mouvement Yimby s’intéresse avant tout à des quartiers pavillonnaires peu denses où le potentiel de construction est important. Pour autant, si on se préoccupe uniquement de l’effet d’une augmentation de l’offre, il est très présomptueux d’affirmer qu’elle fait mécaniquement baisser les prix. Au début des années 2010, Jacques Friggit, avait analysé la littérature disponible[34]. Il apparait qu’à une augmentation de 1 % du parc de logements correspond une baisse de 1 à 2 % des prix. Cela représente une baisse modeste pour une augmentation elle très substantielle (à l’échelle de la France métropolitaine, 1 % c’est près de 370 000 logements).
Ce calcul vaut pour un pays et toutes choses égales par ailleurs. Pour une ville, si le marché est dynamique (et les prix élevés) l’augmentation de l’offre se cheville à d’autres mécanismes souvent plus puissants. Ainsi, lorsqu’elle vise la densification d’un quartier, la levée des contraintes réglementaires (ce que les urbanistes aux Etats-Unis appellent l’upzoning) peut être un vecteur de gentrification ou en tout cas d’augmentation des prix[35]. Diverses études qualitatives et quantitatives le démontrent, notamment à New York[36]. En France, dans les grandes villes, l’ouverture à la densification d’un quartier pavillonnaire bien placé fait monter les prix des maisons, leur valeur d’usage devenant inférieure aux droits à construire. Et les appartements qui sont construits ont souvent un prix comparable à celui des maisons qu’ils ont remplacées.
Enfin, si la politique de densification est plus massive et menée à l’échelle d’une métropole, elle peut accompagner des logiques de métropolisation et de montée en gamme. Les cas de Bordeaux quand Alain Juppé en était maire et de Lyon sous Gérard Collomb l’ont bien montré. Ce mécanisme est d’autant plus marqué que les stratégies des acteurs de la construction neuve limitent les baisses de prix. Comme l’a montré à plusieurs reprises Yann Gérard sur ce site, dynamisme de la construction neuve et hausse des prix sont empiriquement deux phénomènes conjoints, soit l’inverse de ce que prétendent les Yimbies[37].
Autre point essentiel, le marché immobilier est en large part déterminé par les marchés fonciers. C’est particulièrement le cas pour la construction neuve qui est au centre du programme des Yimbies. Or ce n’est pas la même chose de produire des logements peu couteux sur du foncier agricole à moins d’un euro le m² que dans un quartier pavillonnaire en première couronne d’une grande ville où une maison sur 400 m² de terrain vaut 500 000 €.
La cause cachée de l’étalement urbain
Là réside une ambiguïté très fréquente des discours yimbyistes. Ceux-ci mettent en avant la densification dans les secteurs résidentiels attractifs, desservis par les transports en commun, ce qu’illustre un récent article du Guardian sur Melbourne[38]. Mais, dans les grandes métropoles, lorsque les prix restent modérés (ou plus exactement montent moins vite qu’ailleurs), c’est généralement lié à l’étalement urbain[39].
En Australie, comme aux Etats-Unis ou en France, l’accession à la propriété a pendant des décennies été facilitée par l’ouverture à l’urbanisation de terrains agricoles peu coûteux. Les logements construits sur ces terrains ont été d’autant plus abordables que la maison est le logement le moins onéreux à construire[40].
Ce constat est, semble-t-il involontairement, confirmé par le seul exemple mis en avant par la tribune publiée par Les Echos, celui d’Austin au Texas, présenté comme un « laboratoire » du mouvement Yimby[41]. Austin est effectivement emblématique des villes où l’on construit beaucoup et où les prix sont relativement bas (même s’ils montent). Un graphique évocateur a été publié en 2024 dans le Financial Times. L’opposition entre la Californie et le Texas est nette.
Analyse de l’évolution des prix en Californie et au Texas par John Burn-Murdoch
(Source : Financial Times, 2024[42])
L’un des signataires de la tribune, David Miet, a reproduit ce graphique dans un article où il dit partager le point de vue de son auteur, John Burn-Murdoch, selon qui il faut « arrêter de parler de crise du logement, pour parler plutôt d’une crise de la planification et des autorisations de construire »[43]. De fait, à Austin, il est devenu possible de construire des petits immeubles plutôt que les ubiquitaires maisons unifamiliales.
Le problème est que tout laisse penser que l’étalement urbain demeure l’un des principaux facteurs de modération des prix à Austin[44]. A l’instar de Melbourne, si la ville d’Austin se densifie, elle ne contrôle pas ce qu’il se passe au-delà de ses limites. Si certains appartements sont construits dans les proches banlieues situées dans la juridiction d’Austin, beaucoup d’autres le sont en extension sur des zones non bâties, loin du centre.

A sign advertising a new apartment community on Wells Branch Pkwy, in far north Austin.
« The sprawl apartment boon; Affordable apartments in Austin are often barely in Austin » Article de Jack Craver, mis en ligne le 10 mars 2025 sur le site austinpolitics.net[45]
Bien évidemment la tribune publiée dans Les Echos promeut la densification et tous les signataires défendent le ZAN[46]. Mais si la tribune met en avant le cas discutable d’Austin, c’est qu’il est délicat de trouver des exemples de grandes villes où les préconisations des Yimbies permettent d’avoir des prix bas, une construction neuve très dynamique et un étalement contenu. En écrivant cela, il ne s’agit évidemment pas de défendre l’étalement urbain, mais de souligner la complexité du sujet et son intrication avec des enjeux d’urbanisme et d’aménagement.
L’enjeu du logement abordable
Dans un article régulièrement repris par des sites qui font la promotion du Yimby, trois chercheuses ont analysé ce qu’elles appellent le « scepticisme de l’offre »[47], nourri selon elles par les réflexions du type de celles développées ci-dessus. Leur conclusion est évidemment favorable au Yimby. Pour limiter la pression sur les prix, il faut réduire le décalage entre l’offre et la demande, et construire plus.
Les trois chercheuses précisent cependant que ce n’est « pas suffisant » : « une intervention publique est essentielle pour garantir l’ajout d’une offre abordable pour une large gamme de revenus ». Cet article a été publié en 2019. En 2025, la revue qui l’a publié, Housing Policy Debate, a consacré un dossier au « scepticisme de l’offre ». Le débat est assez technique, mais une chose est claire : une politique de l’offre ne suffit pas à faire baisser les prix et il y a de bonnes raisons d’être « sceptique » face aux personnes qui affirment le contraire.
Favoriser l’offre est une chose. Faire en sorte que celle-ci soit abordable en est une autre. Et l’opposition binaire contre le Nimby de gauche avec laquelle le mouvement Yimby s’est construit gêne cette distinction pourtant essentielle. Comme on l’a vu, l’encadrement des loyers est rejeté par de nombreux Yimbies. Pour eux, une telle mesure est nimbyiste. Leur rejet est d’autant plus net que de nombreux économistes considérent que les effets négatifs dépassent les effets positifs, surtout à long terme[48].
Les critiques des économistes ne valent cependant que si on appréhende l’immobilier uniquement comme un marché. Si au contraire on considère que le logement n’est pas réductible à un bien marchand, les choses apparaissent plus complexes. Le logement est une question politique en ce qu’il est non seulement un droit, mais aussi une clé d’accès à un environnement social, à un bassin d’emploi, à un ensemble de services et d’équipements. La crise du logement met avant tout en cause le coût de cette clé d’accès.
La production d’une offre nouvelle ne suffit pas à traiter ces questions politiques. C’est l’une des raisons pour lesquelles, en France, comme dans de nombreux autres pays, diverses formes de « maitrise » des loyers sont à l’œuvre. Ainsi le logement social représente près de 44 % du parc locatif. A cela s’ajoute le parc privé loué dans le cadre des différentes mesures de défiscalisation dont la contrepartie est un loyer plafonné. Enfin, sur le marché libre, une fois le bail signé, l’augmentation des loyers est plafonnée par un indice (l’IRL) et ce plafonnement vaut lors d’une remise en location (sauf en cas de travaux importants). Jusqu’où l’orthodoxie économique disqualifie-t-elle politiquement ces mesures ? La dernière, peu contestée en France, est pourtant considérée dans de nombreux pays comme un « contrôle des loyers » en bonne et due forme.
Certes, le mouvement Yimby, sur le terrain et localement, est loin d’être fermé idéologiquement. Les personnes engagées dans le mouvement ne sont pas toutes opposées à des formes de régulation du marché, y compris lorsqu’il s’agit d’encadrement des loyers. Le ralliement de Zohran Mamdani, comme la signature de la tribune des Echos par la présidente de l’Union sociale pour l’habitat le montrent.
Mais il faut y insister, au cœur du mouvement Yimby se retrouve le mantra selon lequel plus d’offre fait baisser les prix. De nombreux signataires de la tribune publiée par Les Echos en sont persuadés[49]. Certains expliquent même, un brin condescendants, que c’est le genre de chose que l’on apprend en première année de licence d’économie. C’est malheureusement faire trop d’honneur à la théorie néoclassique et faire peu de cas de la complexité des marchés immobiliers et fonciers.
Une logique trop binaire…
Résumons l’essentiel : d’abord le mouvement Yimby s’est constitué selon une logique d’opposition au Nimbyisme, mais ce dernier est défini en couvrant un très large spectre de postures politiques. Le Nimbyisme, vu des Yimbies, c’est l’opposition des riverains à un projet de logements de sociaux, mais ce sont aussi les mesures de protection de la nature et les réglementations qui limitent la densification.
Ensuite, face à cet adversaire aux contours très larges, le Yimby se veut transpartisan car fondé sur le bon sens. Pourtant, il s’agit d’une approche néo-libérale de l’urbanisme, centrée sur l’idée qu’il faut libérer les initiatives privées des contraintes auxquelles elles se heurtent. Mais cette libération ne suffit généralement pas à faire baisser les prix, surtout lorsque l’étalement urbain est exclu. Beaucoup d’éléments montrent que, pour qu’une offre nouvelle abordable apparaisse dans les grandes villes où le marché est tendu, il faut une intervention publique forte.
Sur ce point, cet article a insisté sur le contrôle des loyers, mais de nombreuses autres questions doivent être posées. Dans quels quartiers construire ? Comment, avec quel projet urbain ? Avec quelle prise en considération des enjeux de préservation des espaces végétalisés ? Et pour loger qui, avec quelles parts de BRS, de logements sociaux ? Avec quelle maitrise foncière ? Avec quelles modalités de financement des équipements collectifs et des réseaux ?
Enfin, un débat surplombe cette discussion. Il n’a été qu’effleuré, et il sort du cadre de cet article, mais on ne peut interroger la question du logement abordable sans mettre en cause l’aménagement du territoire, avec la concentration des énergies économiques dans les grandes métropoles. Faut-il continuer à construire dans ces métropoles ou encourager la demande dans les villes petites et moyennes ? Jusqu’où et comment peut-on mobiliser les logements vacants, les résidences secondaires ? Autant de questions très éloignées de la logique binaire dans laquelle certains Yimbies enferment le débat.
[1] Cette tribune a été mise en ligne le 5 décembre 2025 sous le titre « Oui, mais pas chez nous ! Sous couvert de vertu environnementale, le camp du non aggrave la crise du logement ».
[2] Voir entre autres, Paavo Monkkonen, Michael Lens et Michael Manville, Built-Out Cities? How California Cities Restrict Housing Production Through Prohibition and Process, UC Berkeley, 2020.. Voir aussi cette analyse de Eric Biber, Giulia Gualco-Nelson, Nicholas Marantz et Moira O’Neill, “Small Suburbs, Large Lots: How the Scale of Land-Use Regulation Affects Housing Affordability, Equity, and the Climate”, Utah Law Review, 2022.
[3] Voir notamment le dossier « La densification pavillonnaire en débat » ouvert en 2013 par la revue en ligne Métropolitiques, et en particulier l’article de Sylvain Petitet, « Densifier l’habitat pavillonnaire : des démarches individuelles aux projets collectifs », mis en ligne le 20 mars 2013. Voir aussi Eric Charmes, « La transformation des quartiers pavillonnaires en question », La Revue foncière, n° 2, novembre-décembre 2014.
[4] Sur ce sujet voir Maryame Amarouche, « La « densification douce » de l’Ouest lyonnais, une démarche d’intérêt métropolitain ? » in Quand la métropole cesse de s’étaler, Autrement, 2022, p. 66-73.
[5] Voir le dossier « Réenchanter les zones pavillonnaires : vers une transformation en douceur », publié en 2025 dans le n°171-172 d’Opérations immobilières.
[6] Voir par exemple la démarche entreprise dans la deuxième moitié des années 2010 par le CAUE de l’Ain à Bourg-en-Bresse, Prévessin-Moëns et Thil.
[7] Avec notamment ce livre La densification résidentielle au service du renouvellement urbain : filières, stratégies et outils, publié en 2015 sous la direction d’Anastasia Touati et de Jérôme Crozy.
[8] Voir ce livre publié sous la direction de Jean-Michel Léger et Béatrice Mariolle : Densifier-dédensifier. Penser les campagnes urbaines, Parenthèses, 2018.
[9] Voir le volumineux rapport publié en 2024 : « Agir sur les trajectoires du pavillonnaire, sorts et ressorts de l’habitat individuel en Ile-de-France. Stratégie et outils »
[10] Voir cette dépêche d’AEF info datée de décembre 2025 : Simi : le ministère du Logement présente sa « feuille de route » pour…
[11] Voir Eric Charmes, « Jusqu’où les surfaces urbanisées sont-elles «artificialisées» ? A propos du projet de nouveau décret sur la nomenclature des sols », Fonciers en débat, mis en ligne le 25 juin 2023.
[12] Voir Laura Vaughan (Ed.), Suburban Urbanities, UCL Press, 2015.
[13] Ces réflexions sont portées notamment par Grand Paris aménagement. Voir le n° 171-172 d’Opérations immobilières cité ci-dessus.
[14] Les propos qui suivent prennent appui sur les commentaires de plusieurs signataires suite à un post de l’auteur de ces lignes sur Linkedin . Les concernés sont par ordre de nombre de commentaires : David Miet, Jean Coldéfy, Bertrand Moine, Denis Carraire et Jacques Lévy.
[15] Sur ces politiques, voir : Cahier accompagnement_Axe2_Renaturation.pdf
[16] Voir Eric Charmes, « L’écologie politique contre les métropoles ? », La vie des idées, mis en ligne le 17 octobre 2023
[17] Voir cette analyse, incluant d’autres scénarios : 220329_cp_construction-neuve-renovation-points-communs-scenarios.pdf
[18] Cette image est extraite d’un article bien documenté de WBUR, mis en ligne en 2018 ‘Yes In My Backyard’ Movement, YIMBY, Grows As Bay Area Housing Tightens | Here & Now
[19] Vidéo identifiée dans l’article de WBUR cité en note 18.
[20] Voir l’article de WBUR cité ci-dessus
[21] Le phénomène était tellement marquant que même les médias français en ont parlé. VIDEO. Etats-Unis : les Américains de plus en plus nombreux à dormir dans leur voiture
[22] Voir la page de Wikipédia dédiée à Berkeley et à son gouvernement : Berkeley, California – Wikipedia
[23] Voir cette analyse publiée en septembre 2024 par The Atlantic : The YIMBYs Won Over the Democrats – The Atlantic
[24] Voir cet article de Robert W. Lake, “YIMBYism Then and Now”, International Journal of Urban and Regional Research, vol. 46, n°2, 2022
[25] Pour une discussion académique récente de cette diversité d’alignements politiques voir cet article de N.R. Brouwer et Jessica Trounstine, « NIMBYs, YIMBYs, and the Politics of Land Use in American Cities », Annual Review of Political Science, vol. 27, 2024
[26] Voir l’article de The Atlantic cité ci-dessus.
[27] Voir cet article publié en novembre 2025 par The Atlantic : Mamdani Has a Point About Rent Control – The Atlantic
[28] Source : Metropolitan Council on Housing : Rent Control – Met Council on Housing
[29] Voir cette revue de littérature de Konstantin Kholodilin, “Rent control effects through the lens of empirical research: An almost complete review of the literature”, Journal of Housing Economics, vol. 63, 2024.
[30] Sur cette notion, voir cet article concernant le Québec : Christine Prémat, « Pas dans ma cour » : Les deux faces du NIMBYisme québécois », The Conversation, mis en ligne le 27 octobre 2025.
[31] Une traduction ce livre a été publiée en 1997 par La Découverte.
[32] L’ambivalence de la critique des Nimbies est repérée depuis longtemps. Dans la littérature universitaire française, voir cet article : Arthur Jobert, « L’aménagement en politique. Ou ce que le syndrome NIMBY nous dit de l’intérêt général », Politix, vol. 11, n°42, 1998.
[33] Voir : YIMBY – Wikipedia
[34] L’article, signalé par Yann Gérard dans un de ses articles, est accessible en ligne ici : Construction et prix immobilier.
[35] Sur ce point un article de référence est : Andrès Rodríguez-Pose et Michael Storper, “Housing, urban growth and inequalities: The limits to deregulation and upzoning in reducing economic and spatial inequality”, Urban Studies, vol. 57, n°2, 2019.
[36] Voir par exemple cet article : Jenna Davis, “How do upzonings impact neighborhood demographic change? Examining the link between land use policy and gentrification in New York City”, Land Use Policy, vol. 103, 2021.
[37] Voir notamment ce texte : Yann Gérard, « Promotion immobilière : Le mirage du choc d’offre », Fonciers en débat, mis en ligne le 16 décembre 2022. Voir aussi cette analyse macro de Jacques Friggit au titre très explicite « Le niveau de la construction influe peu sur le prix des logements« , Études Foncières, septembre-octobre 2013.
[38] Article mis en ligne dans le Guardian le 11 janvier 2026 avec le titre : “Melbourne is in the middle of a housing revolution – have the yimbys already won?”
[39] Voir notamment ce reportage vidéo récent sur l’étalement urbain autour de Melbourne : Melbourne’s Outer Suburbs Are a Dystopian Nightmare. Voir aussi cet article : Which Australian city is sprawling the most? | Charting Transport. Et cette analyse du marché proposée par le Guardian dans un article mis en ligne en octobre 2025 : « Once Australia ‘s second priciest city, Melbourne has become more affordable. What happened and will it last? ».
[40] Voir les travaux d’Arnaud Bouteille et notamment : « Une autre histoire de la maison individuelle », Interview d’Arnaud Bouteille par Eric Charmes, Fonciers en débat, mis en ligne le 24 janvier 2025
[41] La conférence annuelle Yimby town s’y est tenue en 2024. Voir ici : YIMBYtown 2024 Conference, Austin, TX, Feb 2: 6-28, 2024
[42] L’article du Financial Times est accessible ici : What Texas can teach San Francisco and London about building houses
[43] Voir cet article mis en ligne en avril 2024 : Derrière la crise du logement, une crise de la planification
[44] Voir cet article du site de Harlo Pippenger qui propose des « réflexions non néolibérales sur l’urbanisme, les transports en commun et le changement climatique » : Austin and the Limits of YIMBY – by Harlo
[45] L’article est bref, mais les photos sont parlantes : The sprawl apartment boom
[46] Voir notamment ce texte publié par David Miet dans La Grande conversation, revue du think tank Terra Nova : La densification douce, ou la miniaturisation de l’industrie immobilière à l’heure du ZAN.
[47] Voir Vicki Been, Ingrid Gould Ellen et Katherine O’Regan, “Supply Skepticism: Housing Supply and Affordability”, Housing Policy Debate, vol. 29, n°1, 2019. Cet article est par exemple repris sur le site de Yimby Californie
[48] Voir la revue de littérature de Konstantin Kholodilin citée ci-dessus
[49] Du moins si l’on se fie à leurs posts sur LinkedIn. Cela concerne notamment Bertrand Moine, Robin Rivaton, Jean Coldéfy ou David Miet.

