De l’évolution des densités communales : 1968 – 2017

Alors qu’actuellement, les politiques publiques, relayées par les discours dominants sur la ville et les choix d’aménagement, prônent les avantages de la densité pour concourir aux équilibres écologiques et sociaux en préservant les terres naturelles, en réduisant les émissions carbones, et en évitant l’entre-soi social, ce texte interroge la densité à travers les évolutions démographiques et spatiales depuis plus de 40 ans.

291

 

Tout le réel est rationnel.

« Ceux qui ignorent l’histoire se préparent à la revivre », signalait Winston Churchill. Appliquée à l’urbanisme, cette remarque édicte que toute réflexion sur les dynamiques territoriales futures implique de réfléchir à celles qui se sont déroulées par le passé. Leur compréhension réclame des outils simples de conception comme d’utilisation. Or les géographies urbaines qui regroupent de grands pôles urbains et différentes sortes de périurbain sont difficiles à appréhender car leurs définitions comme leurs chiffrages changent en permanence.

Une autre approche est possible : celle de la granulométrie communale[1]. Comme le fait l’INSEE, (in focus n°177, 2019 , sur les définitions de 2017), calculer le rapport entre le poids de la population communale et la surface de la commune permet de mettre en évidence un indicateur intéressant, appelé densité. Dans cet article, il ne s’agit que de calculer une métrique simple sur l’ensemble de la commune. Elle ignore les variations internes dans une large fourchette et ne dit rien, bien sûr, de la densité du noyau bâti proprement dit, des niveaux élevés de densité qui peuvent être ponctuellement atteints, ni des évolutions du domaine bâti dans ces communes, même s’il existe des résultats convergents par ailleurs (Cf.  note [2] et [3]).

Indépendamment de son parti-pris méthodologique, cette position revient à laisser de côté les « géographies urbaines » fondées sur les seules migrations quotidiennes domicile – travail, et calculées en fait de façon inflationniste. Peut-on vraiment caractériser les territoires uniquement à partir du lieu de travail de certains de leurs membres ? En revanche une approche fondée sur la densité peut se lire comme une approche par les modes de vie, aussi bien ceux des actifs que des jeunes ou des retraités, et qui semble déterminante dans les choix territoriaux des Français[4].

Les analyses  peuvent se faire de deux façons complémentaires:

  • soit en partant des communes telles qu’elles étaient habitées en 1968, et en suivant leur développement. Cette méthode débouche sur l’analyse d’une cohorte, avec une composition communale fixe pendant toute la période,
  • soit en prenant en compte l’évolution des tranches de population, glissements de communes de l’une à l’autre inclus.

Cette note présentera les résultats des deux méthodes.

La rédaction a été délibérément aussi succincte que possible, pour laisser à chacun et à chacune la possibilité d’interpréter les données présentées selon sa propre grille de lecture comme selon son vocabulaire usuel.

Les chiffres utilisés sont ceux des tableaux détaillés mis en ligne par l’INSEE, reprenant des données allant de 1968 à 2017 avec une définition communale unifiée, et à jour. Les chiffres de population utilisés sont ceux des résidences principales en France métropolitaine.

Les données à structure communale constante depuis 1968

 Les données détaillées mises en ligne par l’INSEE débouchent sur les résultats suivants :

 Tableau 1 :  les données en termes de population

Le ralentissement des rythmes de croissance selon la taille de la population communale est très lisible. Les communes de moins de 2000 habitants en 1968 ont connu une solide croissance. On s’en est rendu compte en 1984, année de publication des résultats du recensement de 1982, avec des analyses claires – moins de paysans, plus d’ouvriers – [5], et toujours actuelles. Elles pesaient 31% de la population métropolitaine en 1968, puis 36% en 2017. Certaines ont maintenant dépassé les 20 000 habitants (annexe 1).

L’ensemble des communes de moins de 5 000 habitants en 1968 a représenté 73% de la croissance démographique jusqu’en 2017, alors qu’elles ne représentaient que 41% de la population initiale. Et sa croissance annuelle a été de 0,9% par an, contre 0,6% par an pour l’ensemble de la France métropolitaine.

Mais les rythmes d’évolution y ont été nettement différenciés. Les communes logeant des actifs travaillant dans les usines[6] ou les centres urbains proches se développent plus vite que les autres, de même dans les communes les plus touristiques, que ce soit sur le littoral ou en montagne. A l’inverse, il existe des communes de zones à dominante agricole en difficulté et déclinantes en termes de population. Le CGET[7] a analysé et cartographié avec finesse les différents types actuels de campagnes françaises.

Tableau 2 : Communes de moins de 2000 habitants en 1968 – répartition selon l’évolution de leur population de 1968 à 2017

En définitive les 5 866 communes à croissance de plus de 1% par an ont connu un accroissement moyen de 2,4% par an, accueillant ensembles 6,25 millions d’habitants. Elles ont donc contribué à 41% de la croissance démographique sur cette période, alors qu’elles ne pesaient que pour 6,3% de la population métropolitaine en 1968. Elles ont sans doute toutes été le support d’opérations d’urbanisme organisées. Les communes dont la population a évolué de moins de 1% par an ont relevé globalement, dans leur majorité, d’une évolution « au fil de l’eau ».

Les communes dont l’évolution démographique a été négative ont quand même connu une augmentation de 10% de leur parc de résidences principales. Il n’a décliné que dans 30% des communes de cette catégorie, soit par abandon ou démolition, soit par transformation en résidence secondaire. Les communes de 2000 à 5000 habitants ont de même vu leur population augmenter au rythme de 2% par an. Ces données ne sont pas toujours bien connues, voire niées ça et là[8].

Dans ce contexte, 600 000 habitants proviennent de communes ayant multiplié leur population par 10 et plus. Un court regard permet d’y repérer bon nombre de communes en villes nouvelles, et donc dans le cadre de schémas clairs d’urbanisation forte. A superficie constante, l’augmentation des densités est identique à celle de la population.

Leur évolutions sont retracées dans le tableau ci-dessous.

 Tableau 3 : Densité de 1968 à 2017, selon les cohortes de communes définies en 1968

L’ensemble des communes de plus de 10 000 habitants en 1968 a connu une croissance nettement inférieure au rythme moyen. Les communes les plus denses ont dans un premier temps consacré une bonne partie de leur effort de construction à résorber les logements provisoires ou insalubres. Mais le parc de résidences principales s’y est constamment accru, et ces communes ont repris un rythme soutenu de croissance démographique depuis 1990, même s’il reste inférieur au rythme métropolitain moyen. Visiblement les villes d’une certaine densité restent attractives pour toute une partie de la population[9].

Les données par strates

 L’analyse doit commencer par le calcul pour chaque année référencée du nombre de communes par strate de population. En effet la croissance de la population fait régulièrement passer une partie des communes d’une strate à un autre, par exemple de moins de 2 000 habitants à plus de 2 000 habitants. De ce fait, le nombre de communes de la première strate- celle inférieure à 2 000 habitants- diminue en lien avec la croissance de population de chaque commune, qui conduit d’ailleurs un certain nombre à dépasser les 2000 habitants depuis 1968. A l’inverse il augmente dans les autres strates. Et ainsi de suite. Les baisses communales de population, qu’on rencontre par exemple dans des communes minières, sont globalement du second ordre. Ces évolutions sont retracées dans le tableau suivant :

Tableau 4 : Nombre de communes par strate, selon les années référencées

L’évolution correspondante des superficies communales peut alors être calculée.

Tableau 5 : superficie des communes  par strate, selon les années référencées

Pour la population les bases de données fournissent les chiffres suivants :

Tableau 6 : population des communes réparties par strate, selon les années référencées, en milliers d’habitants

La métropolisation des emplois, patente ces dernières années, n’a pas eu son pendant dans le secteur résidentiel. Grace à la mobilité, les Français ont choisi le niveau de densité de leur habitat : Ils ont un peu mis de côté les communes les moins denses, et donc les moins bien pourvues en services collectifs publics comme privés. Ils ont fait de même pour les plus grandes, et donc les plus denses, qui affichent des coûts pour se loger plus élevés que dans le reste de l’agglomération, et parfois des espaces libres insuffisants pour les activités des jeunes enfants.

Mais ils ont pu trouver une réponse à leurs problématiques dans la diversité des espaces qui leur sont proposés ailleurs. C’est le triomphe de l’élection de domicile, et du choix de mode de vie lié. Le point de concentration de population sur les communes entre 5 000 et 10 000 habitants mérite d’être relevé. Il s’agit aussi bien de communes centres de leur unité urbaine que de communes de la banlieue d’une commune-centre plus importante. Elles présentent l’avantage d’être dotées des services de base, notamment sur le plan médical, et de conserver un caractère aéré.

Alors raisonner en termes de densité communale débouche sur le tableau suivant :

Tableau 7 : densités communales par strate, en habitants par km2

Les évolutions négatives peuvent surprendre. Mais c’est l’augmentation du nombre de communes par strate qui a permis dans chaque cas l’augmentation de leur population, alors même que leur densité démographique y diminuait.

Comparaison Ile-de-France et autres régions

Une lecture par strates conduit à nettement distinguer les dynamiques franciliennes de celles des autres régions métropolitaines.

Hors Ile -de- France une césure à 5000 habitants donne des résultats intéressants :

Tableau 8 : densité par strates regroupées, hors Ile-de-France

La dynamique des zones rurale est nette. Mais il n’y a pas eu d’exode urbain, simplement un fort desserrement – mesuré par le nombre d’habitants par résidences principales- de près d’un point, et qui n’a pas été entièrement compensé par la construction neuve. Les communes de plus 5000 habitants ont constamment représenté plus de 90% de la population francilienne globale. Elles constituent l’essentiel du pôle urbain de Paris. Le processus d’extension urbaine via des villes nouvelles a permis d’y conserver une densité élevée.

Ce territoire, le plus dense de France, affiche de façon corrélative les plus forts taux de suroccupation des logements -12,6% en 2017[10] contre 5% sur l’ensemble du territoire. métropolitain. Il connait des départs, chiffrés actuellement à environ 0,8% par an, vers le reste du territoire métropolitain comme vers le vaste monde.

Tableau 9 :  densité par strates regroupées, en Ile-de-France

Le cas des villes franciliennes de plus de 20 000 habitants au recensement de 1946 est parlant.

Tableau 10 : population francilienne 1946-2016, en milliers d’habitants

La croissance de la population francilienne a été essentiellement portée par les communes de moins de 20 000 habitants en 1946, en grande majorité dans les départements de la grande couronne- Essonne, Seine-et-Marne, Val-d’Oise et Yvelines. Le maintien d’une densité globale élevée en zone urbaine souligne les résultats d’une urbanisation solidement structurée en objectifs comme en moyens.

Les ordres de grandeur des densités en Ile-de-France et dans les autres régions traduisent des schémas différents en matière de développement urbain. Les chiffres de densité pour les communes de plus de 5 000 habitants sont nettement plus faibles hors Ile-de-France, avec des valeurs immobilières également moins fortes. Mais ces deux cas de figures traduisent le même phénomène : une baisse relative des densités dans les communes les plus denses, et une augmentation dans les communes à plus faibles densités communales.

Essai d’interprétation

En 1968 les communes de moins de 2000 habitants (définition 1968) représentaient 29% de la population. Elles ont accueilli environ la  moitié de l’augmentation démographique métropolitaine sur les 5 856 communes affichant une croissance supérieure à 1% par an (tableaux 1 et 2).

Globalement, le poids des communes de moins de 10 000 habitants a légèrement augmenté depuis 1968, rompant ainsi avec la baisse continue amorcée en 1846, et le déclanchement d’un net exode rural qui s’est poursuivi jusqu’en 1975[11]. Mais il n’y a pas eu de « détalement urbain », selon l’expression québécoise (tableau 6).

Par contre, dans la catégorie des plus de 100 000 habitants, constituée, hors Ile-de-France, de communes centres de leurs agglomérations (Villeurbanne exceptée), la densité globale – toujours une des plus forte d’Europe-, tend à diminuer, malgré une légère reprise en Ile-de-France depuis 1990. Les nouveaux logements y proviennent largement d’opérations de renouvellement urbain telles que la mobilisation de friches industrielles ou de terrains publics délaissés.

Le tableau 7 ci-dessus montre en définitive que :

Une augmentation de la population dans les communes de moins de 5000 habitants s’est traduite par une augmentation de la densité communale, mais qui reste à un faible niveau.

Dans les communes au-dessus de cette barre, une légère diminution de la densité a entrainé un desserrement de la population- moins de personnes par logement, des villes plus aérées et, dans les zones les plus denses, des bâtiments d’habitation en moyenne plus bas[12].

In fine, la légère augmentation de la densité dans les zones de moins de 5000 habitants a permis une nette diminution de la densité dans les communes de plus de 5000 habitants, pour le plus grand confort, au sens large, de leurs habitants.

Conclusion

Comme l’avait énoncé Pierre Dac, « La prospective est un art difficile, surtout quand elle concerne l’avenir ». Contentons-nous alors simplement de souligner de nouvelles lignes de force liées au thème de la transition écologique, et susceptibles d’influer, dans un sens ou un autre, sur les dynamiques territoriales à venir.

Certaines concernent par exemple la nouvelle réglementation technique des bâtiments dite RT2020, la diffusion de la voiture électrique ou encore le développement du télétravail. Et le souvenir, qui hélas n’est pas près de s’estomper, des périodes de confinement fait croître le besoin d’espaces extérieurs proches dans la vie quotidienne. Toutes ces évolutions risquent d’aller vers une dilution de l’espace utilisé.

Mais ces tendances se heurtent de plein fouet à une autre composante affichée de la transition écologique : celle tendant à diminuer au maximum  » l’artificialisation des sols ». Or les logements comme les activités économiques doivent s’implanter sur du foncier, et la mobilisation de ressources disponibles en apparence comme les logements vacants ou les friches industrielles va vite toucher ses limites.

Alors s’exprimer de façon purement négative ne mènera à rien : les seules évolutions qui in fine seront acceptées par la population seront probablement celles qui maintiendront la diversité des modes de vie, notamment pour les classes populaires qu’on ne saurait réduire aux occupants des HLM. Elles devront bien entendu être cohérentes avec les grandes évolutions en termes d’aménagement du territoire.

Alors parlons et agissons de façon positive, en cherchant à faire œuvre de synthèse plutôt qu’à développer des approches thématiques en laissant de côté la question de leur compatibilité.

Réfléchissons aux préférences à définir, aux choix collectifs à effectuer. Et mettons en place, comme cela fut fait à d’autres époques, les moyens juridiques et financiers indispensables pour y parvenir. En un mot, faisons de l’urbanisme et de l’aménagement.


En complément :
Evolution de la cohorte des communes métropolitaines de moins de 2000 habitants en 1968
Evolution en termes de population des résidences principales

Les communes restant au dessous de 2000 habitants commencèrent par légèrement décliner en termes de population, mais le mouvement s’inversa vite. La grande majorité des communes ayant vite franchi le seuil de 10 000 habitants dès 1990  se trouve dans les villes nouvelles franciliennes. De fortes implantations touristiques, à la montage comme en bord de mer, et qui réclamaient une population permanente pour leur gestion comme pour leur animation, ont également contribué à ces évolutions fortes. Représentant 31% de la population métropolitaine, cette cohorte a portée 52% de la population métropolitaine complémentaire entre 1968 et 2017

Evolution en termes de nombre  des résidences principales

Représentant 30 % des résidences principales métropolitaines en 1968, la cohorte a contribué à 39% de l’accueil de nouvelles résidences principales. La population des communes de moins de 2000 habitants étant restée en gros stable pendant cette période, la forte augmentation constatée du nombre correspondant de résidences principales est l’indice d’un fort desserrement depuis 1968, parallèle à celui constaté dans l’ensemble du territoire.

[1]  Celle-ci reste assez proche, Paris exclu, des décisions prises, et défendues par Mirabeau, par  la  loi des 14 et 22  décembre  1789  «relative à la constitution des municipalités ».- décret d’application du 14 décembre 1789. Elles transformaient toutes les anciennes paroisses en communes, sujets de droit public.
[2] « Agrégation du bâti résidentiel et mutations des établissements humains dans les campagnes françaises », A. Brès  in Territoires en mouvement Revue de géographie et d’aménagement (https://journals.openedition.org/tem/5443),  Nov. 2019
[3]  « Bâti dispersé, bâti concentré, des disparités territoriales persistantes »  INSEE analyses n°63, mars 2021
[4] « L’urbanisme de la vie privée » O. Piron Editions de l’Aube, 2014
[5] « Moins de paysans, plus d’ouvriers »,  B. Kayser in Atlas de la France rurale, 1986
[6] Les ouvriers sont  devenus  la principale composante de la population active hors zone urbaine. D’ailleurs la première géographie urbaine de la France s’appelait ZPIU: « zone  de peuplement industriel ou urbain ».  Puis ce « I » a disparu….
[7] Rapport sur la cohésion des territoires, CGET, Juillet 1918
[8] Mais pour les communes entre 20 000 et 100 000 habitants, 161 sont en augmentation de population entre 1975 et 2017, contre 119 en diminution.
[9] « Habiter la ville dense », O.  Piron, in   » Ségrégation et fragmentation dans les métropoles », dir. M.  Carrel Marion, P. Cary et J.M. Wachsberger  Editions du Septentrion,  2013
[10] INSEE Ile-de-France  dossier complet, 2021
[11] « Cf. Dynamiques de peuplement » F. Moriconi-Evrard, in Les échelles de l’habiter, dir. J. Lévy, PUCA, 2004
[12]  « Logement et artificialisation des sols: le problème n’est pas le même dans tous les territoires », J. Cavailhès in politiquedulogement.com , Septembre 2020. Cet article permet également de vérifier une congruence certaine entre densité et degré d’artificialisation des sols.