Joseph Comby nous a quittés le 7 novembre 2025 à l’âge de 82 ans. L’équipe de Fonciers en débat souhaite marquer par le présent texte la place éminente qui a été la sienne, au long de plus de quatre décennies, dans l’éclairage et la diffusion des connaissances sur les questions foncières. L’association et le site qu’elle anime lui doivent en effet beaucoup. Le site Fonciers en débat, par ses membres et les sujets qu’il traite, est en partie l’héritage d’Études foncières et de La Revue foncière, deux revues dont il a été le rédacteur en chef et principal animateur. L’association Fonciers en débat conserve pour sa part une partie de l’esprit de l’ADEF, l’Association des études foncières, dont il a été longtemps le directeur.
Ce texte, en s’en tenant à la part professionnelle de sa vie, revient donc sur les écrits et l’itinéraire de Joseph Comby. Il n’a pas l’ambition de constituer une revue exhaustive de ses travaux et de ses apports, encore moins d’en faire un bilan. Il se veut simplement un assemblage ordonné de souvenirs de membres et sympathisants de Fonciers en débat qui, à un moment ou à un autre, ont eu la chance de travailler avec lui.
Un auteur prolifique : l’économie, le droit et les sciences sociales pour analyser le foncier
Joseph Comby, économiste et urbaniste de formation, est devenu l’une des figures essentielles de la réflexion sur les questions foncières en France, non seulement en faisant écrire et en publiant de nombreuses personnes de tous horizons, on y reviendra, mais aussi en étant l’auteur de plusieurs textes et ouvrages de référence. Il se trouve que lui-même en avait fait une sorte de recueil numérique ordonné, regroupant sous le titre Terres, Terrains, Territoires, ceux dont le sujet n’était pas directement lié à l’actualité du moment et qui gardaient dans la durée leur pertinence et leurs qualités. Cette base précieuse n’était plus accessible depuis plusieurs années. Avec l’autorisation et l’aide de ses héritiers (qu’ils en soient ici remerciés) Fonciers en débat a pu la remettre en ligne (accessible ici : https://fonciers-en-debat.com/les-travaux-de-joseph-comby/).
Ses textes les plus régulièrement cités dans la littérature universitaire et professionnelle sont présentés ci-après. Ce critère de sélection (on recense, hors éditos et brèves, plus de 50 articles signés par lui-même dans Études foncières) est certainement discutable, mais les textes qui suivent montrent la diversité des éclairages auxquels Joseph a eu recours pour exposer et faire comprendre la question foncière dans toute sa complexité.
Dans la diversité de ses contributions, un fil conducteur émerge : analyser le foncier, du rural à l’urbain, ne peut se faire qu’en liant l’économie aux autres sciences sociales, et en premier lieu au droit. Cela ressort clairement de son premier ouvrage, Mémento d’urbanisme (publié par le CRU en 1979), comme des deux « Que sais-je ? » co-écrits avec Vincent Renard, autre figure centrale pour les études foncières, et avec qui Joseph a fait équipe en de multiples circonstances : L’impôt foncier (PUF 1985) et Les politiques foncières (PUF 1996).
En ayant à l’esprit sa formation d’économiste, on ne s’étonnera pas qu’un des articles de Joseph les plus connus porte sur les questions de marchés. Intitulé « Les six marchés fonciers », il a été publié en 1993 dans un ouvrage de l’ADEF[1], et repris notamment dans le numéro 101 d’Études foncières[2]. Cet article est devenu un texte de référence sur la formation des valeurs foncières et leurs liens avec à la fois les usages, les propriétés physiques et géographiques des biens, et la réglementation. Celle-ci joue, pour Joseph, un rôle essentiel et, comme il l’écrit : « la valeur du sol se mesure plus à ses droits qu’à sa surface ». L’économie et le droit sont ici intimement liés.
Joseph Comby a également, dans ce cadre, développé de nombreuses réflexions sur le caractère pluriel du droit de propriété, reprenant et popularisant l’idée que la propriété ne peut pas être absolue et qu’elle se diffracte en un ensemble de droits différents. C’est l’objet de « L’impossible propriété absolue », publié en 1990 dans un ouvrage de l’ADEF intitulé Un droit inviolable et sacré[3]. D’une manière générale, pour Joseph, la propriété n’est pas un droit naturel, elle se fabrique comme il l’explique dans « Comment fabriquer la propriété ? » (article publié en 1995 dans le numéro 66 d’Etudes foncières).
Une autre caractéristique de Joseph Comby est de s’être intéressé aux expériences étrangères, notamment dans les pays du Sud. Il en a tiré plusieurs textes importants. C’est que, à partir de la fin des années 1990, il a développé avec l’ADEF une activité de consultant pour des grandes organisations internationales (il a beaucoup travaillé à Madagascar par exemple), dans un contexte où la mise en place d’un cadastre destiné à garantir la stabilité des droits de propriété était jugé comme un fondement essentiel de la mise en place d’une économie de marché capitaliste (voir les thèses d’Hernando de Soto), et donc comme une des bases du développement. Comme souvent, sa réflexion a évolué au fil des années et son texte sans doute le plus abouti a été publié en 2007 dans Etudes foncières sous le titre « Reconnaître et sécuriser la propriété coutumière moderne »[4]. Sans mettre en cause l’importance des droits de propriété, il note que les grandes institutions internationales et les réformateurs seraient mieux inspirés de s’appuyer sur ce qui se passe sur le terrain (avec notamment les transformations du droit coutumier) plutôt que de chercher à plaquer un modèle inadapté (comme par exemple les modèles issus du système Torrens et le droit de l’immatriculation).
Joseph Comby a aussi beaucoup écrit sur les dynamiques des marchés dans le temps long, avec une attention particulière à l’analyse des cycles. On se souviendra à ce titre que le premier article « long » qu’il a publié dans le numéro 3 d’Etudes foncières était consacré à la dynamique des prix des terres agricoles. Mais ce sont ses analyses de la crise très violente subie par le marché immobilier parisien au début des années 1990 qui ont davantage marqué les esprits. Des questions majeures se posaient alors (et restent d’actualité !) : comment expliquer la crise ? Quand le marché va-t-il repartir ? Puis, lors de la reprise à la fin des années 1990, comment anticiper un nouveau retournement ? Joseph a contribué à ce débat à travers une courbe originale qui, en croisant prix et volumes, offrait à la fois une illustration du cycle et une analyse de la crise : ce sont les volumes qui précèdent la dynamique des prix.
Ce graphique, initialement publié en 1992, puis actualisé régulièrement par la suite, avait l’allure rassurante d’un cercle. Si bien que Joseph pouvait conclure, en 1997 : « la boucle est bouclée ». Mais l’idée, suggérée par la circularité de la courbe, que les marchés revenaient toujours à leur point d’équilibre, n’est en réalité valable que dans le cas particulier de la ville de Paris, et dans la période, limitée, allant de 1985 à 1996. Les actualisations successives, réalisées notamment par Yann Gérard dans Etudes foncières puis dans Fonciers en débats, montrent que le caractère cyclique des marchés est à relativiser[5].
L’intérêt de la courbe pour comprendre les dynamiques des marchés demeure, et montre que, quand tout va bien, les volumes augmentent avec les prix, et qu’à l’inverse, en cas de crise, l’ajustement se fait d’abord par les volumes, beaucoup moins par les prix. Autrement dit, les acteurs s’efforcent de réduire la voilure sans baisser les prix en attendant que la crise passe.
De ce foisonnement, que retenir ? Joseph n’aura pas laissé de grande théorie ou livré, au sein d’un grand ouvrage faîtier, une réflexion unifiée sur les questions foncières. C’est peut-être aussi la force de ses écrits : ne pas s’embarrasser des chapelles, et tenter de décrypter les choses telles qu’elles sont, quitte à faire quelques entorses aux orthodoxies… Ce principe d’ouverture se retrouve dans l’œuvre, inscrite dans la durée, à laquelle son nom est le plus fortement rattaché, la revue Études foncières, puis plus tard La Revue foncière.
« Une revue pour les réunir tous »
Études foncières, c’est un projet : réunir et confronter tous ceux qui, gens d’études ou gens d’action, ont quelque chose d’intéressant à dire sur les questions foncières, qu’ils soient économistes, juristes, géomètres, sociologues, géographes, urbanistes, agriculteurs, administrateurs, lotisseurs ou promoteurs…
Aussi l’éditorial du numéro 1, publié à l’été 1978, annonce la volonté de « désenclaver les études foncières ».
Créée et éditée par le Centre de recherche et d’urbanisme (CRU), où Joseph est salarié et désigné comme « responsable de la rédaction », la revue s’ouvre très vite à une grande diversité de contributeurs et d’éclairages concernant le foncier. Cette ouverture inclut des expériences étrangères : ainsi trouve-t-on des articles traitant de la Pologne et de l’Allemagne (alors République fédérale) dès le numéro 1.
Le projet éditorial s’illustre à l’époque dans l’aspect de la revue : dès le premier numéro, le graphisme et la mise en page, et un peu plus tard les illustrations progressivement plus nombreuses, évoquent les revues satiriques de l’époque, de La Gueule Ouverte à Charlie Hebdo. Le ton critique était donné.
Diversité des sujets, diversité des points de vue, clarté exigée des articles publiés, un processus cumulatif est engagé : lecteurs en nombre croissant et intérêt accru des contributeurs que le rayonnement de la revue impressionne et qui souhaitent s’y exprimer. La diffusion d’Études Foncières, qui se qualifiait encore à l’époque et modestement de « Bulletin d’information », atteint très vite 1600 abonnés, dont plus de 80 à l’étranger.
Pourtant l’aventure a failli s’arrêter avec le numéro11, à la fin de l’année 1980. L’évolution des décisions budgétaires et d’organisation administrative exposait le CRU à la disparition, et du coup, menaçait l’existence de la revue. Dans cette circonstance, l’exceptionnelle équipe que Joseph constituait avec Vincent Renard a su éviter le naufrage. Vincent, directeur de recherche au CNRS, à l’époque membre du laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, avait publié plusieurs papiers dès les premiers numéros et échangeait beaucoup avec Joseph. Croisant leurs carnets d’adresses et leurs réseaux, ils parviennent en quelques semaines à alerter les lecteurs et les auteurs qu’Études Foncières avait su conquérir.
Ils mobilisent pour sa survie des universitaires, des professionnels, des élus de tous bords, qui constituent en avril 1981, l’Association pour le développement et la diffusion des études foncières (Adef) avec, dès l’origine, plus de cent adhérents. Cette association est aussitôt l’Éditeur de la revue. Joseph et Vincent obtiennent que le ministère de l’Equipement s’engage à apporter annuellement un concours financier significatif. Toutefois, ce concours n’empêche pas l’association de devoir trouver, auprès des abonnés et des adhérents, les recettes pour équilibrer ses comptes.
La publication n’a été interrompue que quelques mois et reprend sous cette nouvelle configuration avec le numéro 12, dès l’été 1981. Joseph en est le rédacteur en chef, plus que jamais déterminé à assumer et encourager la diversité des points de vue et des éclairages, sous réserve que ce soit par des textes clairs, accessibles au plus grand nombre, sans multiplication des références ni recours à un vocabulaire abscons.
La qualité de la revue, et son attrait pour un lectorat diversifié se renforcent progressivement. D’abord assez austère, la revue s’est progressivement étoffée. La mise en forme s’est faite de plus en plus élaborée (incluant le passage à la couleur et la multiplication des illustrations). Les types de contenu ont été de plus en plus variés. Et des rubriques spécialisées, sur l’histoire, le droit notamment, sont apparues.
Au fil des numéros, on voit Joseph acquérir une forte compétence de journaliste et d’éditeur. Constamment, sans relâche, il sollicitait des auteurs pour les faire écrire. Et lorsque l’écriture n’était pas le point fort des concernés, il les accompagnait. A cela s’ajoutait la rédaction d’un éditorial parfois caustique et d’une série de brèves d’actualité gentiment irrévérencieuses. C’étaient évidemment sur ces textes que les abonnés se jetaient dès qu’ils recevaient la revue, pour le fond et la forme.
Joseph n’avait pas de doctorat (encore un signe de « non-alignement » ; un désaccord avec un futur directeur de thèse l’en a éloigné…). Cela n’a pas empêché, dans une époque où praticiens de l’urbanisme et chercheurs échangeaient peut-être plus facilement, que la revue soit longtemps référencée en revue académique. S’y côtoyaient de fait tribunes, retours d’expériences de praticiens et réflexions universitaires. Cette diversité d’éclairages et de sources était au cœur de la ligne éditoriale. Dans le numéro 80, pour les 20 ans de la revue, Joseph écrivait : « À la fois revue universitaire à cheval sur plusieurs disciplines, et revue des professions de l’aménagement, Études Foncières se plaît à mélanger les genres, pensant que c’est la bâtardise de la formule qui fait sa richesse. Aborder sous toutes ses facettes la question foncière, permet aux spécialistes de communiquer en sortant de leur corporation et de leurs disciplines respectives, soumettre les théories au feu de la réalité reste l’objectif ».
La revue et son caractère éclectique reflètent ce qu’était Joseph Comby : économiste de formation, chercheur au sein de l’éphémère CRU, éditeur par nécessité et également enseignant. Pendant près de 30 ans, de 1987 à 2006, il a enseigné et sensibilisé les étudiants aux questions foncières en tant que professeur associé à l’Institut d’urbanisme de Paris (aujourd’hui intégré à l’Ecole d’urbanisme de Paris).
Faire vivre le débat et survivre au débat
L’Adef, en charge de la revue, était aussi un réseau réunissant, comme on l’a vu, plus d’une centaine de spécialistes des problèmes fonciers d’origines diverses, chercheurs, professionnels de l’aménagement, agents des collectivités locales, experts, haut-fonctionnaires. Pour animer ce réseau, enrichir le débat, et aussi nourrir la revue en sujets comme en auteurs, l’Adef a organisé des rencontres et colloques, très attendus et suivis. Ainsi, dès 1982, deux journées sur les enjeux de la fiscalité foncière ont été suivies en 1983 de deux autres journées sur le thème « La propriété foncière et les propriétaires fonciers ». La liste de ces colloques et des publications qui les ont accompagnés est impressionnante et c’est une véritable collection, de plus d’une trentaine d’ouvrages, qui a été publiée, de La ville aux champs à La bulle immobilière au Japon en passant par l’analyse de la crise du marché des bureaux dans les années 1990.
Du fait de la diversité des points de vue qui s’y exprimaient, Études foncières a été reconnue comme une revue de débat. La diversité des profils au sein de son comité éditorial le reflète. Du très libéral au tiers-mondiste, en passant par le technocrate, la revue Études foncières puis ensuite La Revue foncière ont ouvert leurs colonnes à qui avait quelque chose d’intéressant à dire. La qualification « en débat » dans Fonciers en débat s’inscrit évidemment dans cette filiation.
Cette place donnée à la contradiction, dès lors que sérieusement argumentée, créait inévitablement des tensions, à l’intérieur même de l’Adef, mais plus encore avec l’environnement d’Études Foncières, et en particulier avec les services du ministère de l’Equipement, à de nombreuses reprises agacés qu’une revue qu’ils soutenaient financièrement en vienne à donner la parole à des auteurs dénigrant les politiques qu’ils devaient mettre en en œuvre.
Les cas ont été nombreux, à la suite d’articles dans la revue ou d’interventions dans des colloques. On garde la mémoire de ceux qui ont créé les plus grandes tensions. Ainsi, fin 1981, est publiée une interview d’Eugène Claudius-Petit, homme politique alors dans l’opposition au nouveau gouvernement, mettant au défi la gauche de faire la réforme de l’impôt foncier qu’elle avait annoncée dans son programme (réforme dont Claudius-Petit était un fervent partisan). Ainsi, également du colloque de 1985 « Produire des terrains à bâtir », qui fut par certains qualifié comme « vendu aux lotisseurs ». C’est sans doute avec le numéro 34 de mars 1987 qu’un sommet est atteint. Un article d’Alain Lipietz intitulé « Un projet sans intérêt public ? » y démontait radicalement le projet Euro Disneyland, alors en négociation très médiatisée entre les pouvoirs publics et la firme américaine. Il concluait sur une « nuisibilité publique ! » . Si on se souvient que, dans ce moment d’alternance politique, le projet était alors fortement soutenu aussi bien par la droite que par la gauche, on peut imaginer les foudres qui se sont déclenchées.
Dans tous ces épisodes et, redisons-le, ils furent nombreux, Joseph assumait solidement ses choix de rédacteur en chef, incitait les contradicteurs à produire des articles en sens inverse, tout en ne lâchant rien sur ses exigences de clarté et de qualité argumentaire. Et, au-delà des postures ou positions individuelles, les écrits qui demeurent sont toujours d’un grand intérêt et conservent toute leur actualité.
Paradoxalement, ce ne sont pas, au moins apparemment, ces actes répétés d’indiscipline qui ont mis fin, en 1998, au soutien financier annuel apporté par le ministère mais un radical malentendu, épisode cocasse rapporté dans l’encadré ci-dessous.
« Hitler urbaniste », ou pourquoi l’Adef et Études foncières sont « sorties » du ministère de l’équipement
À l’époque, la revue comportait une rubrique intitulée. « Il y a xx ans » et qui consistait à reproduire, sans aucun commentaire, ce qui avait été publié dans la presse 30 ans, 50 ans ou 100 ans avant sur les sujets qui nous intéressaient. C’était à chaque fois une façon saisissante de mesurer les différences de contexte et d’éclairage, et souvent très drôle.
Dans le numéro 80, publié à l’automne 1998, la rubrique s’intitulait « Il y a 60 ans ». Elle reproduisait un article de L’illustration, revue française à forte diffusion, et à l’époque déjà très marquée à droite (elle sera compromise sous l’occupation). Il s’agissait d’une interview donnée par le chancelier du Reich en 1938, donc Hitler. Il est sollicité sur des questions d’architecture et d’urbanisme et le texte n’aborde aucunement, même indirectement, ce qui concerne le racisme, l’antisémitisme, la géopolitique. Les questions du journaliste sont d’une incroyable complaisance et marquent envers son interlocuteur une déférence presque grotesque. Les réponses d’Hitler sont d’une banalité atterrante, et d’une suffisance non moins grotesque. Au total, pour le lecteur de 1998, ces propos ridiculisent à l’évidence, celui qui les a tenus comme celui qui les a recueillis.
Il n’y avait de toute façon aucun doute à avoir sur ce que Joseph Comby pouvait penser du nazisme. Mais quelques semaines, après, il est apparu que ce n’était pas du tout la lecture que d’autres en faisaient. Le coup en retour est venu via le cabinet du ministre de l’Equipement, des transports et du logement, Jean-Claude Gayssot, membre communiste du gouvernement Jospin et qui s’était fait connaître quelques années plus tôt en portant la « Loi Gayssot » pénalisant le révisionnisme. Le cabinet a fait savoir que le ministre avait été alerté et naturellement scandalisé que son ministère soutienne une revue à tendance néonazie, il exigeait que ce soutien cesse immédiatement. Les discussions avec les services ont conduit à penser qu’ils voyaient aussi dans cet incident une occasion d’alléger leur budget, et la décision fut appliquée.
Avec le retrait du concours financier annuel du ministère, la survie de l’Adef, et donc de la revue, était compromise. Joseph a brillamment relevé le défi. L’association déployait déjà des activités complémentaires d’études et de formation autour des questions foncières, tirant parti des compétences et des appuis de son vaste réseau. Joseph a su avec énergie les démultiplier et installer un modèle économique sans subvention : une revue inévitablement déficitaire, rééquilibrée par les activités complémentaires. Ainsi, pendant la dizaine d’années qui a suivi, la situation financière de l’Adef a été très saine.
Passage de témoin
À partir de 2008 cependant, les choses se compliquent. Joseph prenant sa retraite, Études foncières voit s’éloigner un de ses pères et animateur majeur, son remplacement était délicat. Dans le même temps, le développement du numérique, accroissait les difficultés des revues papier, et les activités complémentaires se voyaient fortement concurrencées.
Une nouvelle directrice pour l’Adef, après quelques tâtonnements, stabilisa le fonctionnement de la revue avec deux nouvelles recrues à sa tête : Laure Lescar et Yann Gérard (ce dernier est toujours très actif au sein de Fonciers en débat). Il faut rendre hommage à l’équipe de l’Adef de l’époque, qui a initié le « Groupe national DVF », lequel a réussi à obtenir l’ouverture de cette précieuse source de données, d’accès aujourd’hui banal. De même a-t-elle lancé le toujours actif « Réseau des Jeunes Chercheurs du Foncier », ainsi que les premières « Assises nationales du foncier ». L’édition d’ouvrages traitant du foncier a été activement poursuivie dont, en 2013, un Dictionnaire critique du foncier, Les mots du fonciers, sous la direction de Clotilde Buhot et Guilhem Boulay, toujours d’actualité.
Durant cette période, Joseph ne fut pas absent de la revue, que ce soit à travers des publications et une rubrique dédiée, « l’œil de Joseph », qu’il accepta d’alimenter régulièrement, ou par sa participation active au comité de rédaction de la revue et au Conseil d’administration de l’Adef.
Cependant, les orages économiques frappant l’édition et les autres activités de l’Adef, orages qu’on percevait dès 2008, se sont intensifiés et ont abouti fin 2013 à sa liquidation, avec les difficultés que l’on imagine pour les salariés. Cette disparition entraînait du même coup celle de la revue Études Foncières. Le nom et les droits qui y étaient liés ont certes été rachetés au liquidateur par Business Immo, mais sans réalisation probante ni redémarrage significatif.
La disparition d’Études Foncières, nombreux ont été ceux, Joseph, en tête, qui ne s’y résignaient pas. Un large mouvement se mit en place et 28 personnes souscrivirent à un appel de fonds, pour créer un nouvel éditeur, la Compagnie d’éditions foncières. Joseph souscrivit la plus grande part, suivi par Marc Wiel. On doit le souligner, tous ces souscripteurs étaient très lucides quant aux difficultés de l’entreprise. Il y avait, dans ce soutien, du panache. Joseph pris la présidence de ce nouvel éditeur et s’y consacra bénévolement.
L’association Fonciers en débat se constituait simultanément, pour une large part avec les mêmes personnes, afin de soutenir dans une structure sans but lucratif l’action du nouvel éditeur et élargir son rayonnement.
Une nouvelle revue, animée du même état d’esprit et des mêmes principes put ainsi paraître, la Revue Foncière, dont le premier numéro est daté de fin 2014. L’éditorial de Joseph commençait par ces lignes : « Sortir une nouvelle revue, avec des pages en papier qu’on tourne à la main, est-ce bien raisonnable à l’heure de la pensée clic ? ». La suite précisait l’indépendance de la nouvelle revue, sa position transdisciplinaire et son rejet de tout corporatisme.
Le cap fut tenu, la qualité de forme et de contenu fut bien retrouvée, la diversité d’auteurs et de points de vue maintenue et les numéros tinrent à peu près leur rythme ambitieux de parution, six par an. Pour autant, les abonnements ne décollèrent pas, traduisant à quel point le numérique continuait à transformer les modes d’accès de chacun, étudiant ou professionnel, chercheur ou praticien, à l’information et aux idées.
La Compagnie d’éditions foncières, malgré l’allègement radical de ses frais de rédaction perdait progressivement son capital. Au bout de quatre ans, après 29 numéros et malgré de nouveaux apports financiers de Joseph, l’arrêt de la tentative s’est imposé en 2019. Dans la période difficile qui a suivi, il fut précieux que des amis viennent prendre la suite de Joseph pour conduire une cessation d’activité sans défaillance, et le soulager ainsi des fastidieuses opérations juridiques que cela impose.
Le foncier au XXIème siècle
Évoquer le parcours de Joseph Comby, producteur d’idées et éditeur, c’est mesurer à quel point il a fait vivre, des années 1980 jusqu’à la fin des années 2010, le débat sur les questions foncières.
On peut retenir quelques raisons fortes du rôle central qui a été le sien. D’abord, une ouverture forcenée à l’ensemble des points de vue, pourvu qu’ils soient argumentés et raisonnés. Ensuite, le pluralisme des professions et milieux impliqués : de l’opérateur au chercheur, du technicien d’infrastructure à l’élu local, du géomètre à l’administrateur, sous condition absolue qu’aucun ne s’enferme dans sa tour d’ivoire. Egalement, la transversalité foncière : la revue et Joseph, certes marqués par les sujets urbains, ont toujours traité aussi du rural et du foncier des espaces naturels. Enfin, et surtout, la mise en jeu de toutes les disciplines des sciences humaines. La complexité des question foncières ne peut pas se traiter sous le seul regard d’une spécialité.
La fin de l’épopée qu’ont représenté la revue et son fondateur ne marque pas la fin des questionnements sur le foncier : ils foisonnent à travers les enjeux environnementaux et la question des sols, avec ceux liés aux prix, du logement et du foncier notamment. Depuis la liquidation de l’ADEF, différentes initiatives se sont employées à prendre le relai. L’association Fonciers en débat, le site qu’elle anime et les rencontres qu’elle organise s’efforcent d’y concourir.
Poursuivre dans ce sens, contribuer au développement et à la publication de réflexions construites et exigeantes sur le foncier, c’est, dans la durée, le meilleur hommage que nous pouvons rendre à celui qui pour nous fut Joseph.
[1] L’articulation du foncier et de l’immobilier, Paris ADEF, p. 41‑48.
[2] L’impact des politiques sur la valeur dans les six marchés fonciers – Fonciers en débat
[3] En ligne ici : AGTER – L’impossible propriété absolue
[4] : Comby, études foncières — n°128, juillet-août 2007
[5] Les marchés immobiliers résidentiels s’ajustent d’abord par les volumes – Fonciers en débat
