Airbnb, la ville ubérisée [Ian Brossat]

2018, La Ville brûle (ed), 160 p.

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Ian Brossat livre un véritable plaidoyer pour le droit à la ville, un concept d’Henri Lefebvre qu’il reprend en fin d’ouvrage afin de trouver des alternatives à la catastrophe qu’il évoque. Adjoint à la mairie de Paris en charge du Logement et de l’Hébergement d’urgence depuis 2014, il se confronte à des acteurs économiques qui transforment la ville à leur profit : Airbnb et toutes les plateformes de logements touristiques sont ainsi dénoncés comme les agents dévoyant la location de logements entre particuliers. Entre les résidences secondaires pour fortunés, les logements vacants et les logements devenus des meublés illégaux loués à l’année, il comptabilise environ 250 000 logements concernés, soit près d’un logement parisien sur cinq.

Son propos démontre bien que, sous des airs faussement « cools », le logement touristique sans contrôle dénature la ville : mutation des commerces, évolution de la vie de quartier et dans l’immeuble, précarisation du marché du travail… Ian Brossat craint plus encore que ces premiers combats vis-à-vis d’Airbnb ne soient que l’aube des batailles à mener contre des groupes plus puissants, avec les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), voire les NATU (Netflix, Airbnb, Uber, Twitter) : un monde régit par les opportunités. La ville construite par les GAFA pourrait bien ressembler aux cités du paternalisme social du XIXe siècle mais avec une exploitation socio-économique plus puissante. À mi-chemin entre une analyse scientifique et un témoignage, c’est un ouvrage de partisan, parfois au développement un peu fragile (notamment la dernière partie), mais qui révèle bien que le destin d’une métropole peut échapper à ses habitants. Après tout, les villes qui ne vivent que des étrangers au territoire sont relativement nombreuses sur nos littoraux et nos stations de ski (nombre de résidences secondaires aux Mathes-La Palmyre : 74 % en 2015 ; aux Avanchers-Valmorel : 86 % en 2006). Ian Brossat propose quelques pistes de réflexion pour limiter les dérives.

C’est cette perte de contrôle politique et citoyenne qu’Ian Brossat redoute, quand les usages du sol ne sont plus que des enjeux particuliers, sans prise en compte de leurs interrelations réelles (puisque bâties virtuellement). Cette mutation est également palpable dans les autres marchés du tourisme, avec la prise en main des infomédiaires (TripAdvisor et compagnie) marginalisant les offices de tourisme et autres organismes locaux (perspective avancée par l’ethnologue Saskia Cousin). Jean-Virgile Crance, président du Groupement national des chaînes hôtelières, a estimé, en commentant les derniers chiffres sur l’économie du tourisme le 18 octobre 2018, que la France n’était pas encore concernée par la problématique du surtourisme mais qu’elle devait réfléchir à éviter une sur-densité touristique parisienne… tout en redoutant l’arrivée d’Airbnb dans les régions rurales (association avec le Département d’Eure-et-Loir depuis mars). L’essor du tourisme ou le monde ubérisé ?